Intermarché fait le pari de la pêche responsable

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Premier acteur de la pêche fraîche en France, le Groupementdes Mousquetaires a mis sur la table 50 M€ pour moderniser sa flotte et favoriser la pêche côtière. Un changement de cap à 180 degrés.

Intermarché, qui opère avec sa propre flotte, va inciter à la consommation de poissons permettant le renouvellement des stocks, via le label Mr. Goodfish.
Intermarché, qui opère avec sa propre flotte, va inciter à la consommation de poissons permettant le renouvellement des stocks, via le label Mr. Goodfish.© © Credit photo

Mardi 15 novembre 2016. Attablés dans un bon restaurant de Lorient, Sylvain Pruvost, président de la Scapêche et Bertrand Vigouroux, administrateur de la filière mer au sein du Groupement des Mousquetaires, ne cachent pas leur satisfaction. « C’était une journée importante », confient-ils. Les deux hommes reviennent tout juste de Dieppe où vient d’avoir lieu, dans les chantiers Manche Industrie Marine, le lancement officiel de la construction de trois nouveaux bateaux de pêche côtière et artisanale.

Scapêche, filiale d’Agromousquetaires, est le premier armateur français de pêche fraîche. En 2016, sa flotte de 22 navires a débarqué 17 500 tonnes. De quoi couvrir 60% des besoins en produits de la mer du Groupement des Mousquetaires pour ses points de vente Netto et Intermarché.

Cap sur 2025

Oui, mais voilà : depuis janvier 2015, la Scapêche, anticipant de quelques mois une décision de l’Union européenne, ne pêche plus en deçà de 800 mètres de profondeur. Dans le cadre de son plan Pêche durable 2025, dévoilé en mai 2016, le Groupement est même allé plus loin, en annonçant l’arrêt et la commercialisation des espèces de grand fond d’ici à 2025. Alors qu’il y a quinze ans, sa flotte était composée exclusivement de chalutiers de fond et que les poissons d’eaux profondes (grenadier de roche, sabre noir, lingue bleue, dorade rose…) représentaient jusqu’à 41% des volumes pêchés par l’armateur, il s’agit bel et bien d’un changement de cap à 180 degrés. « Autrefois, on pêchait sans véritablement se préoccuper des attentes des consommateurs. Ce modèle est désormais dépassé. Au même titre que la boucherie, la boulangerie ou les produits laitiers, la filière mer est devenue, au sein du Groupement, une filière d’excellence. En point de vente, le rayon marée s’affirme clairement comme un axe de différenciation », explique le président de la Scapêche.

La biodiversité menacée

Mais l’évolution des attentes des consommateurs n’est pas le seul facteur qui a pesé dans ce nouveau virage négocié par le Groupement. Depuis des années, avec ses filets capables de descendre jusqu’à au moins 1 400 mètres de profondeur, la Scapêche était dans la ligne de mire des associations de défense de l’environnement. Bloom en tête, les ONG accusaient l’armement du Groupement de malmener les fonds marins qui abritent des organismes à la croissance lente et à la longévité extrême jugés riches d’enseignement pour les scientifiques, mais aussi de porter un coup à la biodiversité.

En juillet 2015, les conclusions de la première évaluation exhaustive menée par l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) sur l’état de santé des poissons pêchés dans les eaux européennes sont sans appel. Deux des espèces ciblées en eaux profondes par la flotte d’Intermarché – le grenadier de roche et la lingue bleue – sont bel et bien menacées d’extinction. « Le secteur est extrêmement réglementé. Soumise à des quotas pour chaque espèce, la pêche en eaux profondes se déroule dans des zones très précises. Nous n’avons jamais eu le sentiment d’avoir mal géré les ressources. D’autant plus que depuis ces dix dernières années, nous avons commencé à diversifier notre flotte », se défend de bonne foi Sylvain Pruvost.

Mais avec le Plan pêche durable 2025 doté d’une enveloppe de 50 M€, il s’agit bien pour le Groupement des Mousquetaires de passer à la vitesse supérieure. Les chantiers à mener sont titanesques. Principal défi : l’abandon progressif de la pêche et de la commercialisation du grenadier, du sabre et de la lingue bleue, les trois espèces de grand fond commercialisées par les enseignes Intermarché et Netto, suppose de trouver des produits de substitution. Avec 3 000 tonnes en 2016, les espèces de grand fond représentent encore 14% des volumes pêchés par la Scapêche. Pas question pour le Groupement de tirer un trait dessus. « Il en va de la rentabilité de la filière mer », insiste Sylvain Pruvost.

Copropriété avec les pêcheurs

Obtenir de nouveaux droits de pêche passera soit par l’octroi de droits non utilisés par d’autres producteurs, soit par le rachat de bateaux. À cet égard, l’armement a créé en avril 2015, à Boulogne-sur-Mer, la Scopale. Cette société – dont elle détient 40% aux côtés de la coopérative maritime Pêcheurs d’Opale (40%) et de l’armateur Le Garrec (20%) – a pour vocation d’investir, sous la forme de copropriété avec des artisans pêcheurs, dans des navires modernes, polyvalents et économes en énergie. Concrètement, la Scopale détient les deux tiers du capital de chaque bateau, le tiers restant appartenant à l’artisan pêcheur qui exploite son navire. « Financer un nouveau bateau suppose de mettre sur la table près de 2 M€, une somme difficile à réunir pour un jeune patron pêcheur. Les bateaux battant pavillon français sont de moins en moins nombreux, ce qui pose aussi la question des quotas nationaux de plus en plus difficiles à maintenir », fait remarquer le président de la Scapêche.

En plus de la participation au financement du bateau à travers la Scopale, le Groupement garantit au patron pêcheur un débouché au prix du marché. Les espèces pêchées approvisionneront en priorité les rayons marée des enseignes du distributeur. La débarque pourra être directement transformée en filet par l’unité Capitaine Houat-Scamer, implantée à Boulogne-sur-Mer, qui approvisionne près de 600 magasins. Avec cette organisation, l’objectif affiché est d’accéder à la ressource locale sur des zones non travaillées par la Scapêche, et surtout de présenter une large gamme de produits de pêche côtière, de plus en plus demandés par les consommateurs.

Pour Sylvain Pruvost, « c’est une satisfaction de soutenir le secteur de la pêche à Boulogne sur-Mer. Et, surtout, c’est une fierté de participer au renouvellement de la flotte française et de voir réattribuer des droits de pêche acquis à la France. » L’enjeu est de taille mais, au-delà de cette organisation, il s’agit aussi de consolider les autres maillons de la filière mer du Groupement. Nommé en 2014 directeur général de la filière mer du Groupement, Guénolé Merveilleux a justement pour mission d’assurer la coordination entre les différentes entités.

« Près de 60% des volumes pêchés par la Scapêche sont transformés dans les usines de Capitaine Houat. Notre objectif est de porter ces volumes à 80%, afin de valoriser davantage la pêche de l’armement. Cela suppose donc de trouver de nouveaux débouchés en dehors du groupe », explique Guénolé Merveilleux. Depuis juin 2016, la Scamer, qui a pour mission d’approvisionner quotidiennement les 2 000 points de vente Intermarché et Netto en France, distribue également les produits transformés dans les deux sites de Capitaine Houat (celui de Boulogne-sur-Mer et celui de Lanester) auprès de Grand Frais, de Casino et également dans le circuit de restauration hors domicile.

Une réflexion de fond

Dans les magasins Netto et Intermarché, l’objectif est de valoriser les produits issus de la pêche côtière et artisanale par des opérations de promotions, mais aussi d’inciter le consommateur à privilégier, comme pour les fruits et légumes, certaines espèces plutôt que d’autres selon les saisons, afin de favoriser le renouvellement des stocks. Une démarche appuyée dès cette année par le déploiement dans les rayons marée des points de vente de Mr. Goodfish. Ce programme mis au point par Nausicaa (le centre national de la mer implanté à Boulogne-surMer) est doté d’un logo facilement identifiable par le consommateur et de kits pédagogiques à destination des chefs de rayon.

Ambitieux, le plan Pêche durable 2025 est doté d’un comité scientifique chargé de son suivi et composé de représentants d’ONG, de la filière pêche, de scientifiques. Deux réunions doivent avoir lieu chaque année, jusqu’en 2025. « Nous nous inscrivons dans une démarche de long terme. Il était temps de pouvoir se réunir autour d’une table », conclut Sylvain Pruvost.

Le contexte

  • Avec ses filets jetés jusqu’à au moins 1 400 m, Agromousquetaires, à travers sa filiale Scapêche, était accusé par les ONG d’endommager les fonds marins.
  • Depuis janvier 2015, le seuil autorisé est fixé à 800 m.
  • En mai 2016, le Groupement a annoncé l’arrêt de la pêche des espèces de grand fond d’ici à 2025.

Les moyens mis en œuvre

  • Une enveloppe de 50 M€ pour faire évoluer la flotte (3 bateaux en chantier et au moins 4 à remplacer d’ici à 2025).
  • Le déploiement du label Mr. Goodfish dans le rayon marée des points de vente dès 2017 afin de mettre en avant les espèces selon les saisons.
  • La recherche de nouveaux débouchés afin de valoriser la pêche de l’armement.

Du bateau au point de vente

SCAPÊCHE

  • 23 navires en 2015 dont 15 chalutiers (24 à 46 m), 4 bolincheurs (16 m), 2 palangriers (56 et 33 m) et 2 caseyeurs
  • 16 000 tonnes le volume de pêche débarqué chaque année, dont 14 % d’espèces de grand fond, en 2015
  • 850 salariés dont 250 marins
  • 64 M€ le CA en 2015

CAPITAINE HOUAT

  • 400 salariés
  • 2 sites Lanester (56) spécialisé dans la cuisson des crevettes, le filetage de poissons et le libre-service Boulogne-sur-Mer (62) spécialisé sur le saumon frais et le négoce
  • 37500 tonnes transformées dans les usines en 2015
  • 258 M€ Le CA en 2015 dont 8 M€ réalisés hors groupe

SCAMER

  • 4 plates-formes logistiques
  • 40000 tonnes approvisionnées par an
  • 350 références
  • 2000 points de vente
  • 305 M€ Le CA en 2015

Source : Groupement des Mousquetaires

« La filière mer incarne le modèle de producteur commerçant défendu par le Groupement. Pour répondre aux attentes des consommateurs, nous devons faire évoluer notre savoir-faire, entièrement tourné il y a quinze ans encore vers la pêche et la commercialisation des espèces de grand fond. »

Sylvain Pruvost, président de la Scapêche

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Article extrait
du magazine N° 2442

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