Les éditeurs de jeux font le dos rond

Le 27 avril 2006 par Olivier MARBOT
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Entre une XBox 360 timide et des PlayStation3 et Revolution qui se font attendre, le jeu vidéo traverse une pénible période de transition. Les éditeurs comptent sur le salon américain E3, début mai, pour redynamiser le secteur. Mais les plus fragiles sont menacés.

>Christian Bellone s'énerve. Connu pour son caractère entier, le patron de Take 2 Interactive France voudrait que l'on cesse une fois pour toutes de dire que le jeu vidéo se porte mal. « Notre industrie est en forte croissance ! Ce n'est pas possible de parler d'un marché atone ou morose. Il faut regarder les chiffres, gronde-t-il. Arrêtons un peu de nous plaindre et de toujours attendre les produits de demain. Travaillons et optimisons nos résultats avec les titres déjà disponibles. » Analyse pertinente, bien sûr. Le secteur du jeu vidéo ne se porte pas mal. Simplement, il traverse l'une de ces périodes de flou qui caractérisent les passages d'une génération de consoles à une autre. Flou qui se traduit par une certaine prudence des consommateurs et par des ventes sans relief.

Chez Electronic Arts, Philippe Sauze, directeur général, évoque tout de même « une période de transition plus longue que prévue ». Les raisons de cette inhabituelle longueur ? Une XBox 360 lancée fin 2005 en quantités insuffisantes, des Nintendo Revolution et Sony PS3 espérées au mieux fin 2006, et deux consoles portables qui, si elles réalisent des scores impressionnants, ne génèrent pas chez les éditeurs des revenus aussi élevés que des consoles de salon. Chez un distributeur spécialisé, on résume la situation de manière abrupte : La XBox ne suffit pas à faire vivre le marché, les PS2 et Game Cube sont en fin de vie et la DS fait un carton, mais ce sont surtout des jeux Nintendo qui se vendent ! Il n'y a pas de mystère : c'est Sony qui fait la pluie et le beau temps, et les ventes ne repartiront vraiment qu'avec la PS3. »

Un jeu d'équilibristes

Une analyse que confirment les ventes de jeux 2005, qui créditent les jeux pour PlayStation, PS2 et PSP d'environ 60 % de part de marché. Autant dire que la récente annonce du report de la sortie de la PS3 à novembre a fait mauvais effet. Et même si James Rebours, directeur général de Sega, souligne à juste titre que « le report n'en est pas un pour l'Europe et les États-Unis », où la console Sony n'a jamais été espérée avant fin 2006, voire début 2007, la nouvelle a renforcé l'impression générale selon laquelle 2006 pourrait être une année perdue...

C'est pourquoi toute la profession se tourne maintenant vers le salon E3, qui débute le 10 mai à Los Angeles. La grand-messe annuelle du jeu vidéo, avec son cortège d'annonces, devrait faire oublier, ou au moins amoindrir, l'effet négatif de la décision de Sony. « Nous allons tous y prendre une bouffée d'optimisme, confirme Philippe Sauze. Mais soyons pragmatiques : c'est surtout dans les médias que le ton va changer. Car, concrètement, les annonces de l'E3 concerneront la période 2007-2012. » Et ne résoudront donc pas les problèmes de 2006. Pour James Rebours, éditeurs et distributeurs vont devoir jouer les équilibristes pour traverser cette période : « Il faudra élaborer une alchimie entre le fond de catalogue sur PS2 et Game Cube, les produits de nouvelle génération qu'il faudra commencer à vendre et les jeux pour portables. Il y a un vrai transfert des ventes vers les DS et PSP et, quoi qu'on en dise, cela se traduit par une cannibalisation ! » Philippe Sauze résume tout cela en prédisant que 2006 ne sera « pas extraordinaire », et table sur des ventes en hausse de 2 à 5 %. Quant à Jean-Claude Ghinozzi, le nouveau patron d'Activision France (lire portrait p. 40), il estime que « la question la plus préoccupante ne sera pas celle des volumes, mais celle du prix de vente moyen que les consommateurs accepteront de payer sur des consoles en fin de vie ».

Des jeux de plus en plus chers à développer

Les très grands éditeurs, ceux dont le chiffre d'affaires se mesure en milliards de dollars, sauront négocier ce passage délicat, bien sûr. Mais quel futur prédire aux groupes déjà fragilisés, notamment français ? Le cas d'Ubisoft, qui finira un jour ou l'autre par être complètement absorbé par Electronic Arts, semble déjà réglé. Celui d'Infogrames, qui vient tout juste d'obtenir le report à mars 2008 d'une partie de ses dettes, paraît plus incertain. Peinant à rembourser ses investissements de la fin des années quatre-vingt-dix, le groupe lyonnais inquiète les autres éditeurs qui, officiellement au moins, lui souhaitent de rebondir, sans trop y croire. « Infogrames reste fort en France, la structure est bonne, assure James Rebours. Le problème, c'est que le poids de leur dette handicape tout leur développement. Il fallait 1 à 2 millions d'euros pour développer un jeu PlayStation, 3 à 6 millions d'euros pour un jeu PS2, et désormais 8 à 15 millions d'euros pour un jeu PS3 ! Aujourd'hui, il faut du cash, et c'est précisément ce qui fait défaut à Infogrames... »

La chute du plus célèbre des éditeurs français aura-t-elle lieu cette année ? Pourvu qu'on leur garantisse l'anonymat, certains concurrents le jurent, estimant que les renégociations à répétition de la dette ne font que repousser l'échéance. Moins catégorique, Christian Bellone veut croire à un éventuel sursaut, et rappelle qu'il y a deux ans personne ne donnait cher de la peau de Vivendi Universal Games. Sans parler de l'éditeur britannique Eidos, en vente pendant des mois et dont nul ne voulait. Aujourd'hui, son nouvel épisode des aventures de Lara Croft, Tomb Raider Legend, est en tête des ventes partout.


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