10. Il conserve l'esprit pionnier

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Les inventeurs du commerce moderne ont marqué l'histoire de leur empreinte. Faisant preuve de beaucoup de caractère et de ténacité, ils ont su imposer leur modèle, leur vision, contre les commerçants en place, les industriels et les syndicats, mais aussi contre les multiples gouvernements. Ils avaient de solides convictions qu'ils ont su partager avec leurs équipes et qu'ils ont défendues bec et ongles face à une opposition parfois très virulente. Qu'en est-il plusieurs décennies plus tard ? L'esprit pionnier est toujours là et les cultures d'entreprise demeurent. Ouf...

Hypermarché

Il y a une bonne quinzaine d'années, Claude Baroux, alors directeur de la rédaction de LSA, s'en était pris, dans un éditorial, à un célèbre dictionnaire français. Les impétrants avaient omis de mentionner des commerçants. On y trouvait les Michelin, Renault ou Dassault, mais aucunement les Leclerc, Halley, Defforey ou Mulliez. Depuis, la faute a été plus ou moins réparée. Reste que cette petite passe d'armes n'est en rien anecdotique. Elle révèle que la distribution que nous connaissons aujourd'hui a été imaginée et imposée par des hommes au tempérament bien affirmé.

Ces pionniers (Édouard Leclerc, Gérard Mulliez...) sont partis de rien. Guidés par une vision sociale et un grand appétit de l'action, ils ont créé de nouveaux concepts, regroupé d'autres commerçants, fait école, essaimé... Et provoqué la remise en cause salvatrice de « grandes familles du commerce ». Les Badin-Deforey, Decré, Cam, Halley ou autres Cathiard ont su moderniser leurs outils pour répondre à cette nouvelle donne. Sans oublier Robert Arlaud, Jean-Claude Plassart, Jean Haas ou Michel Montlaur. « L'histoire du commerce démontre qu'il faut d'abord une bonne idée et qu'ensuite elle soit bien exécutée. Et pour ce faire, de forts caractères sont nécessaires. Le commerce est un métier de service, donc de management », observe Claude Brosselin, président de l'Association pour l'histoire du commerce. Et de citer Gérard Seul, chez Euromarché, « un personnage haut en couleur », ou Henri Toulouse, aux Docks de France, « aux idées bien arrêtées ». Pour Claude Sordet, ex-rédacteur en chef de LSA et ex-DG de Casino, « il ne faut pas oublier qu'au départ Marcel Fournier comme Jacques et Denis Defforey travaillaient avec une grande délégation. Ils ont donc recherché des hommes de caractère ». Il y eut des coups de gueule mémorables. Par exemple, lorsque Jean-Pierre Le Roch claqua la porte du mouvement Leclerc pour fonder Intermarché. Mais ils avaient tous un tel charisme qu'ils arrivaient à fédérer des indépendants (comme Jean-Claude Jaunet chez Système U). Sans oublier ceux qui étaient reconnus comme le patriarche de la famille (Paul-Louis Halley chez Promodès), ceux qui avaient une fibre sociale (Antoine Guichard chez Casino) ou ceux qui ont parfaitement assumé la succession familiale (Michel-Édouard Leclerc).

 

Charismatiques successeurs

Mais la révolution commerciale doit aussi beaucoup à la lucidité de nombreux industriels. François Dalle (L'Oréal), Antoine Riboud (Danone), Jean-Noël Bongrain, Michel Besnier ou Gustave Leven (Pierrier) ont vite compris l'intérêt de l'hyper. Et ont misé sur ce format. Pour le plus grand bonheur de leur entreprise... En conclusion, il est clair que la réussite du commerce est avant tout celle de pionniers. Leurs successeurs sont-ils à la hauteur ? Pour Pierre Brosselin, les hommes de caractère n'ont pas disparu. « Voyez Jean-Charles Naouri chez Casino ou Philippe Houzé aux Galeries Lafayette : ils ont su s'imposer dans un univers complexe et mouvant. » Et comment ne pas citer Georges Plassat, dont nul ne remet en cause l'autorité et le charisme. Ou ceux qui ont visiblement l'esprit maison, tel Vincent Mignot, directeur général d'Auchan France. Il commença sa carrière comme chef du rayon bijouterie-papeterie à l'Auchan d'Annecy. Un profil que ne doit pas renier Gérard Mulliez... Et qui aurait plus à Marcel Fournier qui s'était chargé de la vente du lait lors de l'ouverture de Sainte-Geneviève-des-Bois...

Le témoin : Georges Ferronnière Directeur marketing distribution chez Nielsen

«Les fondateurs, les pionniers, ont su imposer des hommes et non des organisations. Ils ont créé une culture d'entreprise afin de s'assurer que les hommes donnent le meilleur d'eux-mêmes. Cette culture de l'excellence humaine n'a pas disparu. »

Oui, mais...

Que va-t-il se passer lors de la disparition des pères fondateurs ? Cette interrogation n'est pas nouvelle. Pour beaucoup, il existe bel et bien un risque de mettre des gestionnaires à la tête des enseignes et non des entrepreneurs, des commerçants. Autrement dit, que les distributeurs perdent leur âme au profit de l'organisation... et des profits. Il est vrai que, ces dernières années, la centralisation a trop souvent pris le pas sur l'autonomie et que les gains de productivité et les synergies ont quelque peu bridé l'imagination commerciale. Si l'ascenseur social existe encore, les diplômés sont plus nombreux et, pour eux, les «stages palettes» moins fréquents que jadis. De quoi éloigner du terrain ces futurs grands dirigeants.

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L'édito

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Article extrait
du magazine N° 2278

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