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15 ans de LSA.fr. Avril 1999, 35 heures : les pionniers montrent l'exemple

La révolution des 35 heures ne s’est pas traduite par des créations d’emplois. Elles étaient censées faire baisser le chômage, elles ont au moins satisfait une très forte proportion de salariés (les trois quarts !) et ont permis aux entreprises de revoir leur organisation. Promulguées entre 1998 et 2002, les lois Aubry n’ont pas seulement contraint les enseignes à baisser leur temps de travail, mais les ont amenées à revoir leur organisation, à dénicher des gisements de productivité et à dynamiser le dialogue social. Les 35 heures ont eu des effets bénéfiques sur beaucoup d’entreprises, mais pas là où on les attendait. Concerné, le commerce représente 7 à 8% des salariés, il n’a pas pour autant été créateur d’emploi. Carrefour a à l’époque créé seulement 1250 emplois et Décathlon 517.

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15 ans de LSA.fr. Avril 1999, 35 heures : les pionniers montrent l'exemple

PAPIER ORIGINAL, publié le 29 avril 1999. Négociations en série. Toutes les grandes enseignes entrent dans le vif du sujet, en s'inspirant du cadrage esquissé par la FCD et des expériences des pionniers.

Hasards de calendrier ou effet d'entraînement suscité par l'accord intervenu chez Carrefour le 31 mars ? Les grandes enseignes rompent avec leur attentisme apparent. Auchan, qui jusque-là, s'était contenté de tâter le pouls des organisations syndicales, a réuni le 22 avril sa commission paritaire pour débattre des 35 heures. Un deuxième rendez-vous a déjà été pris pour le 11 mai.

Le lendemain, c'était au tour de Kiabi d'organiser son deuxième round de négociation après le tour de piste du 8 avril. Chez Casino aussi on force l'allure, en dépit du nouveau chantier que représente la naissance d'Opéra. Après une séance d'information le 31 mars, la première réunion formelle sur les 35 heures s'est tenue le 21 avril.

C'est qu'il commence à y avoir urgence. Fin juin, les aides publiques censées compenser partiellement le surcoût salarial induit par les 35 heures baisseront. Elles passeront de 9 000 à 7 000 F par salarié. Il restera alors six petits mois pour se conformer à la loi. Certes, de nombreuses voix, dont celles du Medef (Mouvement des entreprises de France), du Centre des jeunes dirigeants et même de la CFDT s'élèvent pour réclamer une période de transition. La ministre de l'Emploi, Martine Aubry, admet elle-même que le 1er janvier 2000 « ne sera pas une date couperet ». Il n'empêche. « Attendre le dernier moment pour engager l'aménagement et la réduction du temps de travail reviendrait à s'imposer d'insupportables contraintes », explique Philippe Faugeron, directeur des ressources humaines d'Erteco.

« En réalité, la grande distribution n'est pas plus en retard que d'autres secteurs sur ce dossier. De fait, sans engager la négociation à proprement parler, les enseignes peaufinaient les études de faisabilité. Il ne faut pas oublier que la gestion du temps est ici très complexe et que le rapport temps de travail chiffre d'affaires est très sensible », analyse Gérard Bardier, spécialiste des 35 heures au cabinet BPI.


Mais il est aussi vrai que certaines entreprises multipliaient les simulations avec l'arrière-pensée d'attendre la deuxième loi. Ce texte, dont l'Assemblée nationale débattra en octobre, doit régler certains détails laissés en suspens. Notamment les conditions de modulation du temps de travail, le volume et la taxation des heures supplémentaires, le décompte du temps de travail des cadres

Depuis la conclusion de l'accord Carrefour, le plus important de la profession, avec 50 800 salariés concernés, les négociations en cours s'accélèrent. Ikea France achève au trot le difficile marathon entamé depuis octobre 1998, au cours duquel le DRH - pilote de projet - a démissionné, usé par la tâche ! Sauf imprévu, un accord devrait intervenir jeudi 29 avril, donnant lieu à la création de 125 emplois aidés.

Rompant avec sa stratégie de l'escargot (les premières démarches datent de 1997), Photo Service a retenu le 15 juin comme date butoir. En ligne de mire : une réduction du temps de travail de 39 à 33 heures avec, à la clé, une augmentation des effectifs de 13 %. Le tout avec une aide financière de l'État.

De son côté, Casino, qui s'est attaché les services de l'Agence nationale pour l'amélioration des conditions de travail (Anact), espère passer aux 35 heures dès fin mai. D'abord dans la logistique, activité plus homogène où des emplois seraient probablement créés avec des aides Aubry, et ensuite dans les magasins où le kaléidoscope des temps de travail nécessite plus d'ajustements. Même Auchan qui, pourtant, n'en est qu'au début de ses pourparlers avec les syndicats, s'est fixé un délai : le 1er octobre. À cette date, le groupe de Gérard Mulliez espère basculer dans l'ère des 35 heures.

L'occasion de moderniser les organisations

Dans la foulée de Carrefour, qui s'est lui-même fortement appuyé sur l'accord de branche, les enseignes renoncent les unes après les autres à rogner les salaires en échange de la réduction du temps de travail. Ce qui a pour effet appréciable de détendre le dialogue avec les syndicats, mais surtout de déplacer l'enjeu vers l'amélioration de la productivité.

Toutes les enseignes en cours de négociation s'inspirent des expériences des « pionniers » pour moderniser leur organisation. À l'instar du groupe de Daniel Bernard, qui a dépoussiéré sa convention collective, ses classifications et redéfini un statut unique pour l'ensemble de son personnel. « Nous nous sommes trouvés devant le choix suivant : soit nous attaquer au seul problème du passage aux 35 heures, soit, dans une démarche plus ambitieuse, proposer à nos partenaires un chantier plus vaste. C'est cette solution que nous avons choisie », explique Joël Saveuse, directeur général de Carrefour France.

« Si l'objectif des pouvoirs publics était, à l'origine, la création d'emplois, il est aujourd'hui évident que cet objectif devient secondaire. L'apport principal des négociations c'est la modernisation des entreprises », analyse l'économiste Henri Savall, directeur de l'Institut de socio-économie des entreprises et des organisations, conseiller de plusieurs enseignes. « Non seulement nous avons beaucoup appris en matière de dialogue social, mais nous avons remis notre organisation à plat », confirme Philippe Faugeron, directeur des ressources humaines d'Erteco. «Nous avons pris le temps de vérifier notre efficacité. » L'entreprise a donc redéfini les métiers en introduisant davantage de polyvalence et en créant de nouveaux postes.

Pour sa part, Picard a réalisé ce qu'un syndicaliste a appelé « le pack trois en un ». Direction et syndicats ont en effet négocié dans un même élan, la réduction du temps de travail,un changement de convention collective (c'est celle de la FCD qui s'applique désormais) et une modification du fonctionnement de l'entreprise, qui va passer à l'approvisionnement automatique des magasins. De même, Marks & Spencer, qui introduit les 35 heures depuis quatre mois sans s'inscrire dans le cadre de la loi Aubry, a enfin résolu le problème des amplitudes horaires par ce biais.

Paradoxalement, les enseignes qui connaissaient des difficultés ont été les plus promptes à exploiter l'opportunité de la réduction du temps de travail. Pour Toys ' R ' Us, en pleine restructuration, la loi Aubry est arrivée à point nommé. « 74 emplois seront sauvés grâce aux 35 heures », confirme Régine Adamec, directrice des ressources humaines, qui a inclus le volet défensif de la loi dans son plan social.

Initiative comparable dans le groupe Camif, passé à 34 heures depuis le 12 avril. « Nous étions contraints à un plan social mettant en cause 90 emplois », explique Jean-Michel Roux, directeur des ressources humaines. En mettant à profit la loi sur les 35 heures, le vépéciste niortais a retourné la situation : il va en créer 120, en empochant au passage 16 millions de francs de subventions de l'État la première année. « Cette aide permettra de couvrir une partie du surcoût qu'implique la réduction du temps de travail. Nous devrons, parallèlement, gagner en productivité », calcule le DRH de la Camif.

Encore ne suffit-il pas d'avoir signé un accord pour que les objectifs définis s'appliquent. Les enseignes en sont conscientes. Picard vient de lancer un programme qualité pour accompagner le passage aux 35 heures. Erteco a initié le programme « Performance 2000 », qui vise à réaliser pas à pas les gains de productivité qui sous-tendent la réduction du temps de travail.

Chez Ikea, tous les cadres reçoivent une formation à la gestion du temps. Loin de marquer la fin d'un processus, la signature d'un accord 35 heures ne fait qu'ouvrir un chantier plus vaste.

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