15 ans de LSA.fr. Septembre 2012, Édouard Leclerc, disparition d'un pionnier du commerce

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DossierL'ÉVÉNEMENT DE LA SEMAINEANNIVERSAIRE LSA.FR Edouard Leclerc, qui est décédé en septembre 2012, restera l’homme qui a le plus marqué la distribution dite moderne. Son enseigne, E.Leclerc, sera passée d’une petite épicerie de Bretagne à un géant pesant 45 milliards de chiffre d’affaires, et qui n’aura jamais perdu pied face à l’émergence de concurrents, le dernier en date s’appelant Amazon. L’épicier visionnaire, qui était bien plus qu’un épicier aura aussi bousculé l’establishment politique et imposé des débats de société, sur les prix, la pauvreté, la concurrence, la santé et le combat se poursuit après sa disparition. 

Edouard Leclerc cap

PAPIER ORIGINAL, publié le 20 septembre 2012. Édouard Leclerc, l'une des grandes figures de la distribution moderne, est décédé à l'âge de 85 ans. LSA retrace les grandes étapes de son exceptionnel parcours qui l'a vu multiplier les combats contre les monopoles et les cartels. Un homme à l'origine d'un nouveau commerce.

L'homme de granit, l'homme de Landerneau, est mort. Il a marqué l'histoire. Il fut un géant visionnaire, un réducteur de coûts, un combattant quotidien contre l'industriel oppresseur et omnipotent, contre les réseaux intégrés, un Robin des Bois défenseur du consommateur, un conquérant de la part de marché face à la concurrence, un homme d'affaires avisé, un impulsif (gifle à la caissière) et un personnage aux choix controversés dans les heures sombres de la Seconde Guerre mondiale. Édouard Leclerc est à lui seul le livre d'histoire des soixante dernières années, celle de la grande histoire, celle de l'histoire du commerce et - osons le mot - de la grande distribution.

UN SURVIVANT

Vendre moins cher fut son credo. Il était face à tous. Face aux grossistes, aux détaillants, aux politiques, aux corporations, aux pouvoirs publics, à l'État...« Dès le départ, huit jours après l'ouverture de mon premier magasin, les contrôleurs [de la Répression des fraudes, NDLR] venaient voir comment je pouvais vendre moins cher ! Toute notre vie, ma femme et moi avons dû subir des tracasseries, à cause de la collusion du grand commerce et des politiques », confiait-il à LSA en 2000, alors qu'il cédait peu à peu les commandes du mouvement à son fils. Breton, né en 1926 dans une France encore agricole, issu d'une famille de onze enfants plutôt pauvre et pieuse, qui doit trimer pour survivre, Édouard est d'abord un survivant.

Dans une formule, Michel-Édouard Leclerc reprend souvent l'esprit du père. « Si on ne s'était pas organisé, on aurait crevé ! » « On », ce sont ces commerçants d'après-guerre, dispersés, souffreteux, malmenés par les fournisseurs et la petite ou la grande bourgeoisie des grossistes, des industriels et des pouvoirs publics. Il ouvre son premier magasin fin 1949 à Landerneau, puis fédère quelques épiciers, « une équipe de pionniers qu'il entraîne dans un combat social et économique ; mais c'est la réforme sociale qui est le principal objectif », relate Michel-Édouard. « Il a créé un système unique au monde où les adhérents sont propriétaires d'une marque qu'ils ont eux-mêmes contribué à faire progresser », salue un natif de Landerneau, adhérent du groupement.

LE ROBIN DES BOIS DES CONSOMMATEURS

Quelque part, Édouard cultivait cette vieille idée d'une lutte contre la misère, la pauvreté, et sa violence. Consciemment ou pas, nul ne peut oublier d'où il vient et ce qu'il a vécu. Il n'y a pas de condescendance à dire qu'Édouard Leclerc a été un Robin des Bois pour le consommateur et le citoyen. « Il a toujours rejeté l'idée de propriété et il ne supportait pas l'ostentation, poursuit l'adhérent. C'est d'ailleurs de la propriété ou non des outils qu'est née la scission avec Intermarché. »Assurément, il y a cru et il n'est pas si sûr que la barque, devenue paquebot, ait dérivé de cette idée de base, malgré l'enrichissement des adhérents Leclerc de la première et de la deuxième heures.

Tout le reste de l'aventure d'Édouard, puis de Michel-Édouard, découle de là. Les combats contre les refus de vente des industriels - « ils livraient la moitié des commandes ou les mauvaises références sous la pression des concurrents », rapportait Édouard Leclerc dans une de ses dernières interviews à LSA, en 2000. Mais aussi contre les maires et les députés qui luttaient contre l'installation des supermarchés puis des hypermarchés au nom de la défense du petit commerce, contre la distribution sélective, le livre, la parapharmacie, les pétroliers et, bien sûr, les concurrents. « Moi, ce que je voulais, c'est faire école, défendait-il. Ce qui m'a toujours intéressé, c'est de promouvoir une formule de distribution plus transparente, plus proche des consommateurs. J'ai toujours eu la hantise de la spéculation. On avait trop souffert pendant la guerre. Les grandes familles du commerce (Félix Potin, Halley, Cathiard) avaient bien sûr modernisé les magasins, mais ils oubliaient de raccourcir les marges. »

Il n'est pas le seul pionnier à engager la bataille. Chez Carrefour, les Fournier et Defforey la mèneront aussi, mais en leur nom propre, pas au nom d'une « coopérative de commerçants » comme Édouard Leclerc, dans laquelle chaque adhérent est propriétaire de son magasin, de sa réussite ou de ses échecs.

PUGNACE, DÉTERMINÉ, VISIONNAIRE

L'économie sociale et solidaire fait partie de l'ADN d'Édouard Leclerc. En 1959, il milite avec Max Théret, l'un des deux fondateurs de la Fnac, en faveur d'une réforme fiscale favorisant les circuits courts. Dans la foulée, alors qu'il est menacé d'étranglement par les fabricants qui rechignent à l'approvisionner, lui et sa soixantaine d'adhérents en appellent à Michel Debré, Premier ministre de l'époque, qui lui répond que son gouvernement « veillera à ce que rien ne vienne entraver la liberté du commerce ». Insuffisant pour Édouard Leclerc, qui sollicite le général de Gaulle. Celui-ci intime à Joseph Fontanet, ministre du Commerce, d'agir vite : la circulaire prohibant le refus de vente est rédigée en trois semaines... Tout Leclerc est là, salue un adhérent : « Sa pugnacité, sa détermination, sa vision. » Le champ est libre pour Leclerc et ce que l'on baptisera ensuite la grande distribution.

Même si certains fournisseurs peuvent s'étrangler devant la formule, la formidable efficacité de la solidarité, u ne puissance devenue phénoménale, a son travers et peut être fatale aux entreprises les plus fragiles. Édouard Leclerc a aussi quasiment appris le métier à un autre géant, Gérard Mulliez... aujourd'hui mille fois plus riche que le visionnaire de Landerneau. Une petite faiblesse sans doute pour l'homme de granit : il n'a jamais soutenu l'installation d'un magasin dans le Nord, sur les terres d'Auchan. Le mentor savait être protecteur. Dans les locaux de LSA, lors des 40 ans du journal, Gérard Mulliez, l'oeil brillant de malice, ne cacha pas qu'il vouait à Édouard un véritable culte. Respect total, admiration, souvenirs de vieux combattants du commerce, contre les lois, les politiques, la circulaire Fontanet, le Cidunati de Gérard Nicoud, les Pinay, Debré, Delors, Raffarin, Galland...

À l'inverse, Édouard Leclerc ne digéra jamais la scission provoquée par un pionnier Leclerc de la première heure, Jean-Pierre Le Roch, Breton comme lui, qui créa Intermarché et ses satellites. Bataille d'égo... ou d'égaux : les deux enseignes pèsent aujourd'hui le même poids économique ! Et se regardent finalement, les deux fondateurs désormais disparus, avec un certain respect.

Édouard Leclerc n'avait pas non plus une grande tendresse pour le syndicalisme, qui n'a jamais réussi à prendre pied dans l'enseigne bretonne. Il avait même giflé une caissière un peu trop outrancière à son égard. Ancien séminariste ayant renoncé à la prêtrise, il était mystique, disait avoir des relations avec le Pape.

Les grands hommes ont souvent des failles abyssales dans leur existence. Édouard Leclerc n'y a pas échappé, mais sa marque, sa trace ont marqué la France. L'enseigne É. Leclerc brille en France, son message sur le prix bas est le plus connu et le plus vrai de toute la distribution. Assurément, Édouard était bien plus qu'un simple commerçant avisé.

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