« 750 millions d'estomacs devant nous »

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INTERVIEWINTERVIEWSelon le PDG du groupe, le débat sur les délocalisations n'a pas lieu d'être. Du moins pour son activité. Christophe Bonduelle justifie son développement à l'Est par le potentiel énorme à venir.

LSA - Vous avez inauguré une usine en Russie. Que répondez-vous à ceux qui vous accusent de délocaliser votre production ?

Christophe Bonduelle - Bonduelle est une société européenne plus que française avec 6 000 collaborateurs : 4 000 Français et 2 000 non-Français. Est-ce que ces derniers valent moins que les Français ? Bonduelle vend moins de 50 % en France, mais y fabrique plus de 70 % de son chiffre d'affaires. Nous restons donc largement exportateur net. Les choses devraient néanmoins s'équilibrer progressivement dans les différents pays quant au niveau de la production locale dans le chiffre d'affaires. Dès lors, faut-il parler de délocalisation, ou plutôt de relocalisation ?

LSA - Le gouvernement travaille pourtant à des mesures « antidélocalisation ». Fait-il fausse route ?

C. B. - Je le pense, effectivement. Une entreprise comme la nôtre a 150 ans d'existence et a mené sa barque sans l'aide de personne. Quand elle s'implante dans un endroit, elle ne fait pas un « coup », ce sont en général des investissements lourds pour une longue période. Or, tout ce qui peut se faire au niveau politique évolue au gré des alternances. Si nous devions gérer notre boutique sur le long terme en fonction de cette donne changeante à court terme, nous ne serions pas sortis de l'auberge ! Il est vrai que la distorsion sur les coûts de la main-d'oeuvre fait peur à tout le monde. Mais cette dernière représente moins de 5 % du prix de vente au consommateur (PVC) d'une boîte de petits pois. Le modèle industriel, très mécanisé sur ce genre de produit, est compétitif chez nous, et il n'est pas impossible de penser exporter de l'Ouest vers l'Est. C'est sur les produits incorporant un taux de main-d'oeuvre important dans leur PVC qu'il y a des risques.

LSA - Votre développement à l'Est s'explique donc plutôt par l'existence d'un bassin de consommation...

C. B. - Tout à fait. L'histoire a démarré à la chute du Mur de Berlin. Nous avions une filiale commerciale en Allemagne de l'Ouest, mais les Allemands de l'Est connaissaient déjà la marque. Nous avons rapidement conquis ce marché. Ce fut une véritable déferlante. Nous avons ensuite prospecté la Pologne et la Hongrie. Très vite, l'idée de s'y implanter industriellement s'est imposée, car il était difficile d'y exporter. Nous avons racheté une usine de conserves en Hongrie et de conserves et surgelés en Pologne. L'inquiétude dans les années 90, c'était que les industriels aillent produire à l'Est pour vendre à l'Ouest. Mais pas un kilo de marchandise n'est revenu à l'Ouest suite au succès commercial, qui a absorbé les capacités de production. Nous avons même complété notre offre avec des produits à valeur ajoutée venus de l'Ouest. L'usine hongroise est vite arrivée à saturation, et nous avons acheté une deuxième usine en 2003, afin de doubler nos capacités et de mettre fin à une sous-traitance peu satisfaisante en qualité. Nous produisons désormais autant de maïs en Hongrie qu'en France.

LSA - Et la Russie ?

C. B. - Nous avons prospecté l'Europe centrale et orientale en créant des fonds de commerce : l'hypothèse d'une usine en Russie s'est vite posée. Mais, pour faire tourner une usine, il faut de la matière première. Nous avons fait une exception à notre stratégie en devenant paysans et en réalisant quatre ou cinq ans d'essais, car les cultures que nous avions commandées à un kolkhoze n'étaient pas satisfaisantes. Nos essais étant concluants, nous avions deux solutions : investir dans un de ces énormes conglomérats en Russie, qui produisent un peu tout - c'est la solution que les autorités nous ont rapidement suggérée - mais qui sont tout sauf optimaux, ou construire une usine. Nous avons opté pour la seconde solution, en nous associant à la Banque européenne pour la reconstruction et le développement afin de limiter les risques. L'usine, où nous avons investi 16 millions d'euros, a démarré son activité en juillet et produit des conserves de pois et de maïs, qui représentent 85 % de nos volumes, que nous vendons à des importateurs. Sa capacité actuelle devrait être multipliée par quatre dans trois ou quatre ans, pour un investissement total de 40 millions d'euros.

LSA - Qu'avez-vous appris de ce développement en Russie ?

C. B. - La surprise est venue du côté administratif : il faut 40 autorisations pour ouvrir une usine en Russie quand deux sont nécessaires en France ! Rien ne se fait sans l'aval de l'administration locale, il faut expliquer, donner des garanties, montrer les répercussions en termes d'emplois, de taxes. On compte beaucoup sur l'entrepreneur qui arrive pour développer la région. Nous avons donné des coups de main localement, mais nous n'avons jamais pratiqué la corruption. En termes agricoles, nous avons appris que s'adresser dans un premier temps à des producteurs locaux, c'est peine perdue. Nous n'avons pas vocation à être producteurs et n'avons de cesse que de laisser cette fonction à des producteurs organisés, comme nous l'avons fait en Hongrie et en Pologne. Enfin, nous sommes arrivés en Russie après avoir passé douze ans en Europe centrale, ce qui nous confère une avance sur nos concurrents occidentaux. Certains étaient présents en Russie mais ont fait leurs bagages en août 1998, alors que nous sommes restés, malgré les ardoises importantes. Nos clients nous en sont reconnaissants. Nous avons construit la marque en investissant dans l'achat d'espaces. Bonduelle est aujourd'hui aussi connue en Russie qu'en France.

LSA - Après l'Est, quelles sont les nouvelles frontières pour Bonduelle ?

C. B. - La grande Europe, ça fait quand même du monde : nous avons devant nous 750 millions d'estomacs ! Nous devons consolider des espaces de conquête pendant trois à cinq ans, avant d'aller voir plus loin. Nous sommes désormais présents dans toutes les provinces russes. Et numéro un en Europe centrale, en Russie, en Ukraine, dans les pays baltes et au Kazakhstan. Il reste encore des zones de conquête (Azerbaïdjan, Balkans, Turkménistan) et un axe de croissance au niveau des technologies, en développant le surgelé, et peut-être un jour le frais. Mais la longueur des cycles de notre métier nous entraîne à toujours prévoir le coup d'après. Nous faisons donc des essais agricoles un peu partout, notamment en Chine. Mais il n'y a pas de priorité brûlante. Il y a aussi la Turquie, qui n'est pas loin, qui est un pays producteur, et qui possède tout un faisceau de conditions favorables qui font qu'il faut y regarder de plus près. On peut aussi parler du pourtour méditerranéen, avec des pays comme l'Égypte. Et c'est vrai qu'avec un euro fort comme en ce moment, il est tentant d'aller regarder ailleurs...

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Article extrait
du magazine N° 1882

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