À LA FOIS DES PATRONS ET DES EXÉCUTANTS

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Le comité exécutif rassemble des dirigeants qui représentent les principaux courants d'affaires du groupe. Des patrons de réseaux, de filiales, des achats et l'indispensable directeur financier. Les anciens qui connaissent la distribution comme leur poche en constituent le noyau dur. Les profils internationaux et les femmes y sont rares.

Chez Carrefour, qui se trouvait au sein du comité exécutif (comex) avant même l'arrivée de Michel Bon et Daniel Bernard ? René Brillet, un ancien officier de la marine marchande entré dans le groupe en 1970. Expert-comptable dans un magasin, passé par le Brésil et l'Argentine, il a joué les pompiers en Espagne et s'est vu délégué à la présidence d'Euromarché pour l'intégrer à Carrefour. Actuel directeur de la zone Asie, c'est le portrait-type des membres siégeant au sein de la plus haute instance de direction. Il va partir à la retraite fin mars, après trente-trois ans de bons et loyaux services.

Ces profils de vieux loups de mer constituent les noyaux durs des comités exécutifs. Chez Auchan, ils s'appellent Jean Mailly, Francis Lepoutre ; chez Casino, Jean-Brice Hernu, Daniel Sicard ; chez Carrefour, Philippe Jarry... Il s'agit de vrais opérationnels, patrons des patrons de magasins, sensibles à la recette de la veille, prêts à bondir sur un concurrent en difficulté, à ouvrir un point de vente ici, à négocier là avec les pouvoirs publics, français, chinois ou colombiens, et venir chercher dans cette instance de pouvoir les moyens et les appuis nécessaires au développement de leur réseau et de leurs ventes.

 

« La clé du tiroir-caisse »

 

« Ce sont des fidèles d'entre les fidèles, confie Jean Piquet, consultant chez Mercer Management et spécialiste des stratégies de la distribution. Ils ont occupé tous les postes, ils se seraient fait tuer pour leur enseigne ! » Lors des réunions du comex, leur voix est prépondérante. « Quand le patron d'un réseau de magasins prend la parole, tout le monde écoute, s'amuse l'ancien patron d'une centrale d'achats. Il détient la clé du tiroir-caisse, et ça force le respect bien plus que toute démonstration, même brillante ! »

La réorganisation du comité exécutif de Carrefour montre effectivement leur prépondérance. C'est Philippe Jarry, un pur opérationnel, responsable des Amériques, qui reprendra l'Asie lorsque René Brillet quittera le groupe en mars. Surnommé en Amérique latine « le bulldozer », Bernard Dunand, également membre du comex, prend en main le réseau des hypermarchés en France en janvier. Des baroudeurs, donc. « À deux exceptions près, tous les membres de notre comité de direction générale ont été expatriés », souligne- t-on chez Auchan. Dans le « Saint des saints » de Ahold, sur les six hommes chargés de redresser le groupe, trois sont des patrons de zones : Bill Grize, responsable des ventes de détail aux États-Unis, Théo de Raad, responsable de l'Asie et de l'Amérique latine, et Jan Andreae, responsable de l'Europe. Même si le premier est chargé de faire le ménage dans USFoodService et si le deuxième doit aider à vendre sa branche...

 

Les profils évoluent

 

Certes, ces cadres exécutants de haut vol laissent peu à peu la place à d'autres parcours. Carrefour va ainsi nommer un « jeune » de 42 ans, Éric Uzan, à la tête de la zone Amériques au premier semestre. Chez PPR, l'exécutif est composé de patrons de filiales comme Denis Olivennes à la Fnac ou Laurence Danon au Printemps, qui sont des gestionnaires bien diplômés. Le baroud commence à toucher à sa fin ou s'est transformé...

Évidemment, le chef d'orchestre de ce comité exécutif reste le patron du groupe. La règle de séparation des pouvoirs entre l'actionnaire, instance de contrôle, et la direction de l'entreprise voudrait qu'il s'agisse toujours d'un directeur général exécutif. C'est le cas chez Auchan, puisque Christophe Dubrulle, le patron de la branche hypermarchés du groupe, anime un pool de « présidents de conseils de surveillance » des zones géographiques, ainsi que des directions fonctionnelles groupe. L'omniprésent Gérard Mulliez, non exécutif, n'est pas présent (sur le papier du moins) ! Chez Casino, c'est un peu différent. Jean-Charles Naouri, président du conseil d'administration, siège au comité de direction générale (CDG), créé en novembre, « si des décisions stratégiques le nécessitent ». Le vice-président du groupe, également un non-exécutif, Christian Couvreux, chargé de réfléchir à la stratégie en s'extrayant de la gestion quotidienne, est aussi de la partie. De même, enfin, que le directeur général « exécutif », Pierre Bouchut...

 

«La nouvelle vague de capitalisme familial »

 

Les exégètes y voient un renforcement de la présidence dans l'opérationnel, un peu à la manière de Bernard Arnault chez LVMH. « C'est la nouvelle vague de capitalisme familial qui s'intéresse aux manettes, s'amuse un analyste. Normalement, cela veut dire que le développement sera plus lent, mais plus sûr. » En revanche, chez PPR, c'est le président du directoire, Serge Weinberg, un pur exécutif donc, qui dirige le comex. Aucun administrateur, pas même François-Henri Pinault, actionnaire de référence et président d'Artémis, n'y a de fauteuil. Schéma inverse, à nouveau, aux Galeries Lafayette, où les actionnaires, avec les trois membres du directoire, Philippe Houzé, Philippe Lemoine et Étienne Moulin, siègent dans l'instance exécutive.

Voilà pour les jambes et la tête. Mais il y a aussi les bras armés et de plus petites mains. Les financiers font partie des premiers. Ici, le profil baroudeur ou familial est oublié. Chez Auchan depuis près de dix ans, Xavier de Mézerac, ancien financier chez EuroDisney, tient le budget. Casino a nommé, le 17 novembre, Jacques Tierny, qui était précédemment directeur financier adjoint de la Compagnie financière Michelin. Au sein du groupe néerlandais Ahold, Hannu Ryöppönen est venu en septembre pour tenir les cordons de ce qui reste de la bourse. En dernier lieu, il dirigeait un fonds d'investissement, mais était passé par la direction financière d'Ikea en Suède. À eux, le maniement des masses financières. Or, les groupes de distribution en gèrent de très importantes...

Si le distributeur est à dominante alimentaire, les dirigeants des centrales d'achats y ont droit de cité. Et les profils sont variés. Chez Auchan, par exem-ple, c'est un membre de la famille, Henri Matthias, neveu de Gérard Mulliez, qui gère la fonction « services support », laquelle comprend le marketing, les achats, la logistique, « avec une forte inclinaison à la fonction de marketing-vente », confie un observateur. Chez Casino, le patron de la centrale d'achats EMC Distribution, Jacques-Édouard Charret, ancien de l'industrie, a rejoint le comité exécutif en juin, puis le nouveau comité de direction générale, plutôt avec un profil achats-marketing.

Chez Carrefour, un ancien de Promodès, Jean-François Domont, qui a dirigé l'enseigne de discount Dia, gère la direction marchandises groupe (DMG), mais cette fois à un niveau mondial, pour organiser les promotions avec les multinationales, notamment via Carrefour World Trade basée à Genève. Un rôle qu'occupe aussi Jacques-Édouard Charret en tant que patron d'International Trade and Retail Services (ITRS), la centrale d'achats commune à Auchan et à Casino, également localisée en Suisse.

L'intégration de directions des achats est assez nouvelle à ce grade de pilotage des groupes. Elle résulte probablement de l'importance stratégique des nouveaux outils promotionnels que les enseignes mettent en place - ne pas prononcer marges arrière - pour mieux vendre. « Leur présence est logique, les " prix Nobel " des promotions viennent des centrales, pas des réseaux », constate Jean Piquet, un consultant spécialiste des assortiments chez Mercer Management. Pinault-Printemps-Redoute, « groupe très décentralisé », et les Galeries Lafayette, où les marges arrière ont peu d'importance, n'ont pas d'exécutif pour les achats à ce niveau. « Les centrales d'achats transversales du groupe, BuyCo et PPR Purchasing, font toutefois l'objet d'une présentation de leurs performances par Frédéric Obala, responsable du plan et des études stratégiques », souligne Thomas Kamm, vice-président en charge de la communication, des relations institutionnelles et du développement durable de PPR. En fait, l'essentiel des achats est concentré dans les filiales comme Conforama ou la Fnac.

 

Pas là pour plaire

 

La nomination d'autres dirigeants au comité exécutif dépend de la politique que chaque distributeur mène. Auchan, devenu le numéro trois pour l'exploitation de centres commerciaux (avec 400 000 m2 de galeries commerciales et 887 hectares de réserves foncières), considère l'immobilier comme une branche stratégique. Elle est représentée par Vianney Mulliez, l'un des successeurs « potentiels » de Gérard Mulliez à la présidence du groupe en 2005.

En revanche, cette branche n'apparaît ni chez Carrefour - « même quand le groupe détenait les centres commerciaux », dit-on en interne - ni chez Pinault-Printemps-Redoute - « les filiales s'en chargent », confie Thomas Kamm. Pas plus que chez Casino, malgré le renforcement de ce pôle avec l'international sous la houlette de Jacques Hehrmann, arrivé juste avant l'été. Ou... aux Galeries Lafayette : les mètres carrés, domaine patrimonial, n'ont pas à être confiés à l'exécutif !

Les ressources humaines apparaissent encore moins souvent. Jacques Beauchet, chez Carrefour, est convié seulement dans le cadre d'un comité « élargi », par exemple. « Le temps des anciens de l'Armée pour appliquer les plans sociaux comme modèle, c'est fini ! Un bon DRH est indispensable pour le casting nécessaire à l'application de la stratégie », défend Fariman Felisa, consultant pour ATKearney Executive Search. « Non, tranchent d'autres spécialistes en organisation. Les DRH sont au comex pour faire plaisir au personnel ou pour des raisons cosmétiques, mais inutiles à des fins d'exécuter la stratégie. »

 

Pas de mixage des cultures

 

Le débat est le même pour les autres « fonctionnels », tels que le directeur de la communication, ou celui du développement durable comme chez PPR. « Il en faut, les enjeux de société peuvent menacer la vie d'une entreprise », considère un analyste. « Non, inutile dans cette instance », estime un autre. Il faut remarquer que les patrons de groupe ont pensé à doser leur comex pour servir le business, mais rarement pour l'image, comme ils le font si bien avec leur conseil d'administration pour plaire aux investisseurs. Sauf chez Ahold : un avocat, Peter Walkie, a été nommé pour racheter la conduite du groupe aux yeux des actionnaires ! Mais il y avait urgence.

Par ailleurs, les profils internationaux - même à l'étranger - sont rares. Chez Metro ne participent que des Allemands, chez Tesco que des Anglais. PPR dispose du Suédois Per Kaufmann, le patron de Conforama, et de l'Américain Thomas Kamm, un ancien journaliste du Wall Street Journal devenu responsable de la communication ; Carrefour aligne Jose Luis Duran, directeur financier, de l'organisation et des systèmes, et Javier Campo, responsable de Dia, qui a pu accéder à ce niveau en raison de l'histoire de Carrefour en Espagne. Les deux tentatives d'intégrer des Américains aux cours des dernières années ont échoué : ils ont du mal à se couper longtemps de leurs racines. Il est tout aussi inutile de rechercher un Sud-Américain ou un Chinois, malgré la forte présence des enseignes françaises sur ces continents. « L'internationalisation pour Casino date de 1995, avec Taïwan, indique un observateur. Il est normal que les cadres étrangers n'aient pas eu le temps d'accéder au top management. »

 

Des absences remarquées

 

Quant à la question sur l'absence des femmes... joker général. « Il ne leur est pas facile d'accéder à ces postes dans la distribution, ces métiers durs ne laissent pas beaucoup de place pour la vie familiale », confie-t-on pudiquement dans les enseignes. « Laurence Danon est membre du comité exécutif non parce qu'elle est une femme, mais parce qu'elle était la plus compétente pour diriger le Printemps », explique Thomas Kamm. Il s'agit de la seule femme dans un comité exécutif...

La composition de l'instance pointe aussi, en contre-jour, les absences. Comme celle, remarquée par les analystes, de la branche hypers monde de Carrefour, alors que les supermarchés et le hard-discount, avec Philippe Pauze et Javier Campo, y ont leur siège. Chez Auchan, c'est le contraire, les supermarchés n'en sont pas, sans doute parce que le chiffre d'affaires n'est pas encore assez élevé. Et il faut faire des choix. Car de l'avis des spécialistes, un bon comité ne doit pas dépasser une dizaine de membres. « Au-delà, il faut un spécialiste de la psychologie des foules et une éternité pour prendre une décision. »

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Article extrait
du magazine N° 1841

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