Amaury Dutreil (Petit Navire) : "En deux ans, nous avons perdu 10 points de marge"

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Le dirigeant de la filiale française de Thai Union, numéro un mondial du thon en boîte, évoque l’envolée du cours du poisson qui pénalise le secteur de la conserve. Alors que sa maison mère a consenti de gros efforts et malgré une diversification réussie dans le frais, Petit Navire voit fondre sa capacité d’investir. L’industriel espère une réponse positive des distributeurs sur une hausse des tarifs à deux chiffres.

Amaury Dutreil Petit Navire
Amaury Dutreil Petit Navire© Petit Navire

LSA - Comment se porte Petit Navire ?

Amaury Dutreil - Nous sommes le leader de la conserve de thon en boîte avec 35 % de part de marché et deux marques : Petit Navire, qui opère sur le thon au naturel mais aussi sur le maquereau, les salades et les rillettes, et Parmentier, notre marque de sardine reconnaissable à sa boîte jaune. Nos ventes sont en croissance de 10 % en 2017 et représentent 250 millions d’euros de chiffre d’affaires dans l’ambiant. Sur les 10 points de croissance, 7 viennent de l’ambiant et 3 du frais, où nous enregistrons une belle dynamique.

Quelles sont vos performances dans le frais ?

A. D. - Nous avons généré 10 millions d’euros dans le frais sous la marque Petit Navire grâce au rachat de MerAlliance par notre maison mère, Thai Union, il y a trois ans. MerAlliance continue de faire du poisson fumé frais à marque de distributeur à hauteur de 150 millions d’euros dans le frais. Ce fabricant a apporté une plate-forme industrielle très performante au groupe.

Quels sont vos investissements en matière de développement durable ?

A. D. - Le groupe a engagé 90 millions de dollars dans la RSE. Avec la mise en place de filières d’achat sur les produits labellisés, comme le poisson MSC (Marine Stewardship Council), pour aller vers plus de durabilité. Nous avons également monté des projets d’amélioration des pêcheries au sein desquelles nous nous approvisionnons en créant des partenariats avec les autorités gouvernementales, les sociétés de pêche et des autorités indépendantes telles que le WWF, afin d’engager ces pêcheries vers la certification MSC. Par ailleurs, le WWF a réalisé l’audit de toutes nos chaînes d’approvisionnement.

Cela vous a permis de remonter dans le classement Greenpeace…

A. D. - Nous étions d’accord avec Greenpeace sur le diagnostic et sur la nécessité de faire évoluer les choses. Mais nous n’étions pas complètement en phase sur la manière de procéder. Nous avons trouvé un terrain d’entente qui satisfait les deux parties. Cela crée une bonne dynamique. Nos concurrents nous ont rejoints dans ces programmes. Cela a, par exemple, permis de réduire l’effort de pêche de 15 % en 2017 sur le thon albacore dans l’océan Indien, où il est en situation de surexploitation. Aujourd’hui, la disponibilité de la matière première est faible dans les deux océans.

C’est ce qui est à l’origine de la hausse des prix du poisson ?

A. D. - Entre janvier 2016 et septembre 2017, le prix du thon de l’océan Indien a doublé pour passer de 1 300 à 2 600 € la tonne. Outre le prix du poisson qui a explosé, le coût d’exploitation et les sommes investies pour améliorer la traçabilité et la durabilité de la pêche doivent se refléter dans le prix de vente. En 2018, nous anticipons une hausse de 30 à 40 % sur le thon naturel, et le maquereau devrait connaître une augmentation substantielle compte tenu de la baisse des quotas de 20 % en 2018. La sardine sera, elle aussi, dans une zone fébrile en termes de coût. Les quotas de pêche sont tombés en cinq ans de 180 000 à 12 000 au Portugal. On pêche encore des sardines au Maroc et en Bretagne, mais la qualité du poisson n’est pas au rendez-vous.

Vous l’avez fait savoir aux distributeurs ?

A. D. - Nous leur avons envoyé des hausses de tarifs à deux chiffres. Nous arrivons déterminés dans la période de négociations commerciales, car nous n’avons plus le choix. Sur les deux dernières années, nous avons perdu 10 points de marge, ce qui est dramatique car cela nous empêche d’investir. Nous réfléchissons nos dépenses avec prudence.

Quelle est la marge de manœuvre ?

A. D. - Il n’y en a plus. Dans une boîte de thon, le poisson représente deux tiers du coût, les autres composants (huile…) 20 %, et l’industrialisation (frais fixes et variables) 15 %. Il y a dix ans, la boîte de thon au naturel classique de 190 grammes valait 1,90 €, contre 1,65 € aujourd’hui. Les distributeurs doivent accepter que le produit de base soit vendu au juste prix. D’autant que nous sommes sur un produit pratique et dans l’air du temps, qui entre dans de multiples préparations culinaires et qui est pêché de façon de plus en plus durable, une préoccupation en haut de la liste des distributeurs.

Quels sont vos leviers de croissance ?

A. D. - Notre diversification dans le frais est un axe de croissance. Nous nous sommes lancés l’an dernier dans le saumon. Malheureusement, les prix ont explosé en raison de la présence d’une bactérie dans le saumon d’élevage au Chili. Nous sommes très dépendants de la matière première, et nous n’avons pas la marge financière pour absorber des fluctuations qui sont très fortes. Nous valorisons aussi nos produits labellisés. Une boîte de thon au naturel MSC est vendue 25 % plus cher qu’une boîte classique. Surtout, l’innovation est une piste essentielle qu’il faut exploiter davantage. Nous allons accélérer sur l’élaboration de nouvelles recettes et de nouveaux formats. Le groupe a un centre de R & D à Bangkok orienté sur la recherche fondamentale autour du poisson, de ses qualités nutritionnelles et organoleptiques selon les saisons, le lieu de pêche... Nous travaillons aussi sur les process et les formes de conditionnement. À Douarnenez, nous avons une équipe de 10 personnes qui explorent de nouvelles pistes.

Quels sont les lancements prévus pour 2018 ?

A. D. - Nous lançons trois filets de thon pour offrir aux consommateurs une préparation plus élégante. Nous arrivons aussi avec deux nouvelles recettes de maquereaux et trois nouvelles recettes de sardines.

Prévoyez-vous un soutien en communication ?

A. D. - En 2017, nous avons dû cesser nos efforts de communication pour faire face aux enjeux de matières premières et à la réduction de nos marges. En 2018, les investissements en communication dépendront du résultat des négociations commerciales. Nous allons faire de la publicité télévisée. Nous accélérons surtout sur le digital.

Les enjeux

  • Stopper l’érosion des marges qui s’amenuisent depuis plusieurs années.
  • Augmenter son approvisionnement en poissons durables.
  • Innover davantage autour de nouvelles recettes et de nouveaux formats.
  • Poursuivre son développement dans le frais.

 

Chiffres clés

  • 260 M € de CA dont 10 M € dans le frais
  • 35 % de part de marché dans la conserve de poissons
  • 350 salariés, dont 200 à Douarnenez
  • 4 sites de production en France (Douarnenez), au Portugal, au Ghana et aux Seychelles

Source : Petit Navire

 

Petit Navire est entré en 2010 dans le giron de Thai Union, le plus gros producteur au monde de produits de thon en boîte : 3,7 Mrds $ de CA pour un effectif de 46 000 personnes, avec des marques telles que Petit Navire, John West, Parmentier, Mareblu, King Oscar, Rügen Fisch, Chicken of the Sea.

 

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Article extrait
du magazine N° 2491

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