Auchan bouleverse la donne en Italie

· Le numéro quatre français s'ouvre la porte du marché italien en passant un accord avec la famille Agnelli, propriétaire de Rinascente. · Il apporte son savoir-faire et ses 4 hypermarchés et prend en échange 49% dans le capital du numéro deux de la distribution italienne. · Une alliance qui met fin au statu quo en vigueur en Italie.

En s'alliant avec Rinascente, le numéro deux italien de distribution, pour former un groupe de 24,5 milliards de francs représentant 7,5% des ventes totales hyper et supermarchés, Gérard Mulliez réussit apparemment là où tous les autres groupes français et allemands se sont cassé les dents. Aucun d'entre eux n'étant parvenu à s'ancrer solidement sur ce marché : de Carrefour (qui a déjà jeté l'éponge en 1984 pour faire son come-back avec le rachat de Gran Sole) à Promodès (qui a vendu ses magasins Dia) en passant par Intermarché, bloqué avec 8 magasins seulement. Auchan lui-même n'avait réussi, depuis 1991, qu'à conquérir 1,1% du marché des super et hypermarchés.

Un accord à long terme

Procédures interminables (sept ans pour obtenir une licence), combinazione, crainte d'une « invasion » française semblable à celle qu'à connue l'Espagne, l'Italie s'est montrée récalcitrante jusqu'alors à toute présence étrangère comme le montre le reflux actuel de la formule allemande du hard discount. Le consommateur italien préfère encore fréquenter les petites boutiques de proximité (45% du marché) ou les supermarchés (48%).

Gérard Mulliez, décidément en forme depuis son OPA il y a moins d'un an sur Docks de France, a décidé d'employer les grands moyens pour contourner l'obstacle et s'enlever par la même occasion une épine du pied. Car ses hypermarchés italiens, hormis celui de Turin, ne brillaient pas par leurs performances. L'endettement de Auchan Italie s'élève à 350 millions de francs.

Après avoir deux fois tenté sans succès de racheter Euromercato, qui lui a été soufflé d'abord par Silvio Berlusconi, propriétaire de la Standa, et ensuite par Luciano Benettton, le patron du groupe nordiste a donc choisi de s'allier avec une des familles les plus puissantes d'Italie (groupe Fiat). Le groupe Agnelli cherchait de son côté à donner un nouvel élan à l'une de ses filiales, le groupe Rinascente, après avoir envisagé il y a quelques années de s'en défaire. Longtemps après une autre tentative, sous forme de participation croisée, avec Casino

Pour autant, Auchan n'a pu entrer d'emblée dans le gotha de la distribution italienne qu'au prix de certaines concessions. Celles-ci sont de taille, puisque, selon l'accord entériné le 6 mai par le conseil d'administration de Rinascente, société cotée en Bourse à Milan, il n'est que co-actionnaire minoritaire (à 49%) du numéro deux italien du secteur, lui-même contrôlé à hauteur de 40,5% par Agnelli. Le groupe nordiste a renoncé à assurer la responsabilité du management et si Auchan est assuré de pouvoir porter sa participation à 50%, il ne peut le faire qu'à partir du 1er janvier 2007.

Reste que cette alliance pourrait bien déboucher, à terme, sur des liens plus étroits entre les deux groupes familiaux. Ifil, le holding familial des Agnelli, actionnaire entre autres de Danone, de Saint-Louis et d'Accor, pourra choisir au bout de quinze ans (d'ici là beaucoup d'eau aura coulé sous les ponts !) d'échanger ses titres dans Rinascente contre du cash ou des actions Auchan.

Ensemble, les deux groupes vont bousculer la donne en Italie, installée dans un subtil statu quo entre les Coop Italia, leader du marché, les groupements d'achats volontaires (Végé, Spar) et des indépendants entreprenants (Finiper, Esselunga ). Car le nouveau groupe Rinascente, riche des 4 hypermarchés Auchan de Turin, Mestre, Piacenza et Bari, s'impose désormais comme le leader des hypermarchés. Non seulement en nombre d'unités (28 au total contre 21 à Coop Italia) mais aussi en puissance de frappe commerciale. « Auchan est le seul groupe français a avoir réellement compris comment constituer un assortiment spécifique à l'Italie, commente un distributeur italien. En appliquant leur méthode aux Citta Mercato, généralement bien placés mais moins rentables [NDLR : les ventes au mètre carré seraient de 52 000 F contre 67 000 F pour les Auchan], ils peuvent facilement doper leurs ventes de 50% ! »

Des Citta Mercato sous l'enseigne Auchan ?

Pour l'instant, les deux enseignes restent en place. Mais d'ici quelque temps, l'enseigne Auchan pourrait faire son apparition au fronton des plus grands hypermarchés Citta Mercato, à l'image de ce qui s'est passé en France avec les Mammouth de Docks de France. L'ensemble Rinascente+Auchan laisse ainsi assez loin derrière Continente (12 hypermarchés à ce jour et 4 autres en projet) et Carrefour, qui n'aligne pour l'instant que 6 unités depuis l'ouverture de celui de Cagliari fin 1996.

Comment vont réagir Promodès et Carrefour ? Les deux groupes ont été en contact avec l'Ifil et n'ont pas donné suite faute d'être majoritaires et de disposer du management. Ils ont pourtant reporté une partie de leurs ambitions sur le marché italien depuis le blocage de l'Hexagone par la loi Raffarin. Promodès en particulier a fait de l'Italie sa cible privilégiée, comme l'a montré le rachat au début de cette année de la totalité du capital de Gruppo G, qui exploitait 6 hypermarchés Continent.

Avec l'alliance Auchan-Rinascente, le marché italien devrait sortir de son immobilisme. Ne dit-on pas que les actionnaires du Gruppo GS (16,6 milliards de francs et 9 hypermarchés Euromercato), Benetton et Luxottica ne s'entendraient plus aussi bien ?

Les indépendants courtisés

« Les groupes italiens n'ont pas la taille suffisante par rapport à leurs concurrents européens », souligne Paolo Bertozzi, spécialiste de la distribution à l'université Bocconi de Milan (Cescom). C'est le cas, au premier chef, de Coop Italia toujours leader en Italie avec 43,2 milliards de francs, soit quatre fois moins que le numéro un français.

La naissance d'un groupe italo-français pluriformat devrait relancer les discussions avec les petits groupes d'indépendants, tel Comark à Brescia qui a failli conclure un accord avec Les Comptoirs modernes au début de l'année. Nul doute que Finiper, considéré comme « le meilleur groupe italien d'hypermarchés » avec ses 14 Iper, dont 2 à 50-50 avec Promodès (celui de Pescara) et avec Rinascente (à Rozzano), est en tête de liste des cibles potentielles. Promodès regarderait d'ailleurs de près le dossier. Mais Marco Brunelli, 70 ans, propriétaire de Finiper, ne laisse rien percer de ses intentions. Son groupe, qui fait achat commun avec Rinascente depuis un an en vertu d'un contrat de trois ans, devrait même poursuivre sans changement sa collaboration avec le nouvel ensemble Rinascente-Auchan, dit-on au sein du groupe. « Dans le secteur des hypermarchés, le groupe Bennet (2,95 milliards de francs, classé troisième avec 16 hypermarchés) fait l'objet en ce moment de rumeurs mais celles-ci sont toujours nombreuses en Italie », note un observateur attentif du marché.

En tout cas, cet accord « va relancer la dynamique d'implantation des hypermarchés en Italie », estime Roger Fournier, du cabinet Fournier et Associés. La formule du tout-sous-le-même-toit chère aux Français reste encore marginale dans la péninsule : 5% du marché, contre 49% en France, où l'on dénombre 1 114 hypermarchés contre 220 en Italie.

Des projets dans le bricolage

Auchan bénéficiant désormais du soutien d'un membre de l'establishment italien pourrait même ouvrir rapidement son hypermarché de Rescaldina, bloqué depuis trois. Car la commission antitrust a pris position récemment en faveur du groupe français. Et la fameuse décharge qui empêchait l'ouverture du magasin est fermée. Auchan sort ainsi honorablement d'une situation bloquée tout en s'ouvrant de nouvelles perspectives de développement dans le bricolage. Leroy Merlin, qui exploite un magasin en Italie, et Bricocenters (30 unités) sont appelés à collaborer. En outre, Auchan ne compte pas se cantonner dans le rôle du spécialiste de l'hypermarché, lui qui contrôle désormais Atac et Sabeco. « Le format des supermarchés nous intéresse », souligne le porte-parole d'Auchan. Un indice de plus que s'ouvre avec cet accord « une ère de collaboration étroite entre nos deux groupes familiaux », selon les termes même de Gérard Mulliez.
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Article extrait
du magazine N° 1539

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