Auchan-Carrefour: quel est le pitch? [Edito]

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Yves Puget

Depuis plus de six mois, les spéculations sur l’éventuel rachat de Carrefour par Auchan se succèdent. Au-delà de la plausibilité de cette rumeur et des interrogations financières et calendaires, certains avancent que cela ne se fera pas parce que la grande distribution est déjà trop concentrée. Ce qui est une erreur au regard de la situation de bien d’autres pays ou marchés. D’autres rabâchent l’histoire de la difficile fusion entre Carrefour et Promodès, en pensant que ce qui n’a pas bien fonctionné il y a plus de vingt ans ne marchera pas davantage aujourd’hui. Oubliant que la donne (économique, technologique, concurrentielle…) n’est plus la même. Quant à l’idée que les Mulliez seraient avant tout des créateurs et non des dealmakers, elle passe outre les rachats de Boulanger, Docks de France ou Leroy Merlin, mais aussi de nombreuses aventures à l’étranger (Chine, Taïwan, Portugal, Ukraine, etc.).

On peut aussi répondre à ceux qui affirment que l’Autorité de la concurrence imposerait la vente de trop de magasins que cette question sera encore plus épineuse en Espagne, où les deux sont présents, et qu’en France, de nombreux acteurs sont à l’affût (E. Leclerc, Costco, Aldi, Lidl, la famille Zouari, 2MX Organic…). Qui plus est, Auchan/Carrefour pourrait aussi faire le pari de transformer des magasins en dark stores, dark cuisines et autres plates-formes d’éclatement pour l’e-commerce.

Du côté de ceux qui y croient, des experts avancent comme argument massue les économies d’échelle (les achats) ou les gains de productivité (supply chain). Un raisonnement bien court. Pour affronter Walmart, Amazon ou Alibaba, il faudra raconter une histoire, avoir un projet industriel solide. Ici, le « pitch » sera crucial. Or n’oublions pas que ce n’est pas Auchan qui veut racheter Carrefour, mais l’AFM, l’Association de la famille Mulliez. Et là, avec Boulanger, Decathlon, Leroy Merlin ou Kiabi, c’est une tout autre histoire qui pourrait s’écrire. Avec à la clé, des échanges possibles de sites, une gigantesque base de clients et de nombreuses synergies éventuelles (achats, corners, MDD). L’ensemble, multiproduits et multi­formats, devenant, pour le meilleur ou pour le pire, un groupe totalement atypique mais aux multiples possibilités.

Sur le papier (rien de concret encore), l’histoire semble belle mais, au-delà de l’envie ou non de la famille Mulliez, il convient de savoir si cette dernière est prête à travailler « comme un seul homme ». La solution passant probablement non par un groupe intégré mais par le montage d’une « plate-forme ». Un concept suffisamment flou pour ne froisser personne, l’objectif étant que tout le monde profite de l’écosystème. Ensuite, il conviendrait de ne pas brûler tout son cash dans le rachat. Car le plus dur commence après. Auront-ils les moyens financiers de leurs ambitions (rénovation du parc, digitalisation…) ? Ces commerçants reconnus, avec une vision patrimoniale incontestable, développeront-ils enfin une vision stratégique d’ensemble sur le long terme ?

Enfin, pour mener une telle révolution, il faudra des dirigeants indiscutables et dotés d’une grande capacité d’entraînement. Car le commerce n’est pas qu’une histoire de gros sous. C’est aussi une histoire d’adhésion à un projet. Et ça, personne ne doit l’oublier. 

ypuget@lsa.fr @pugetyves

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Article extrait
du magazine N° 2687

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