Avis de tempête pour les industriels du saumon

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Les coûts élevés du poisson, vu la forte demande mondiale, pénalisent les entreprises de transformation. Les difficultés financières de certaines firmes redistribuent les cartes.

Le 4 juin dernier, l'annonce a fait l'effet d'un couperet à Châteaugiron (35). Deuxième employeur de cette ville avec 109 emplois, Marine Harvest (chiffre d'affaires sur le site : 62 millions d'euros, 10 000 tonnes produites), leader mondial du saumon, dévoile la fermeture de son usine, prévue le 1er janvier 2014. Maïko van der Meer, directeur général, pointe, comme pour mieux se justifier, « un durcissement de la concurrence et des négociations avec la grande distribution » et une « hausse des prix des matières premières qui n'est pas près de s'arrêter ». Non loin de là, à Poullaouen (29), un autre des neuf sites français de Marine Harvest fermera aussi ses portes en 2014... Un même destin, une même explication : ils transforment du saumon et de la truite premier prix.

37,06/kg : Le prix, en couronnes norvégiennes (NOK), du saumon acheté par les industriels au 2e trimestre 2013 (soit 4,63 €/kg), contre 25,08 NOK/kg au 2e trimestre 2012

Source : Nasdaq Salmon

 

Si les motivations de la fermeture s'avèrent très contestées par le personnel - Marine Harvest possédant ses propres fermes d'élevage de saumons et dégageant du chiffre d'affaires sur ses deux sites bretons -, ces deux cas illustrent bien les difficultés des industriels du secteur.

Envolée du prix de la matière première

La tension sur le prix du saumon d'élevage, qui pèse 60% des tonnages de saumon dans le monde, n'est pas nouvelle, mais elle s'est accélérée ces derniers mois. Le prix moyen du saumon norvégien, dont la provenance représente près de 70% des volumes de ce poisson sur le marché français, avait déjà grimpé à près de 5,20 € le kilo au premier trimestre 2013, selon Fishpool, contre 3,50 € le kilo en février 2012. Il frôle désormais les 6 € du kilo... « Les fumeurs français ont connu une hausse du prix du saumon de 70% en à peine plus d'un an ! », s'inquiète Pierre Commère, délégué général pour l'Adepale, l'Association des entreprises de produits alimentaires élaborés.

Un tissu industriel français en recomposition

            - Des entreprises à la renverse
  • La société Ledun Pêcheurs d'Islande (60 millions d'euros de CA, 7 450 tonnes transformées en 2011) s'est déclarée en cessation de paiement fin juin.
  • Marine Harvest, leader mondial sur le saumon avec 2 Mrds de chiffre d'affaires en 2012, a fermé, le 13 juin, deux de ses neuf sites français spécialisés sur le saumon premier prix.
  • La société de fumage Marcel Baey (62), dont la filiale Mona était déjà placée en liquidation judiciaire depuis la fin du mois de janvier, est en redressement depuis le 30 mai.
  • La saumonerie de Saint-Ferréol (43), spécialiste du fumage et présente en GMS, a subi le même sort en juin 2012... faute de commandes, et compte tenu des coûts de la matière première, qui représente entre 55 et 75% du coût de revient.

    - Les plus gros cherchent à s'agrandir
     
  • Meralliance , qui fabrique surtout de la MDD et détient 40% de part de marché en volume en France, s'est emparé d'Esco en 2012, fabricant de saumon écossais et principal fournisseur du distributeur Asda, filiale de Walmart.
  • Delpeyrat , qui fabrique 250 tonnes par an, a commencé son activité dans le rayon début 2013 en rachetant la saumonerie de Saint-Ferréol. Il cherche un autre site à reprendre, l'activité saumon de Ledun Pêcheurs d'Islande pourrait l'intéresser...
  • Guyader , nouveau sur le marché du saumon fumé, s'est aussi lancé grâce à l'acquisition de Bretagne Saumon, en janvier 2012.
  • Delpierre , qui détient 4,1% de part de marché en volume sur le rayon, s'est agrandi en rachetant une partie de Ledun Pêcheurs d'Islande, à Fécamp (76) (montant de l'opération non communiqué).

Manque et polémique

Cette montée des coûts de la matière première s'explique surtout par une demande en forte croissante des marchés émergents. Les principaux férus de saumons restent tout de même les Européens, dont la consommation a bondi de plus de 100 000 tonnes entre 2011 et 2012. « Ce n'est pas la première fois que l'on constate un effet de manque, rappelle Maria Grimstad de Perlinghi, directrice France de l'association des exportateurs norvégiens Norge. Déjà en 2009, toute l'aquaculture chilienne s'était effondrée et elle n'est pas revenue totalement à ses performances d'avant cette crise sanitaire. » S'ajoute à ce contexte un début de polémique suite à la préconisation réaffirmée mi-juin par le gouvernement norvégien de ne pas dépasser une consommation de deux poissons gras par semaine, notamment à cause des risques liés aux PCB (polychlorobiphényles).

Une hausse de la demande mondiale

Études à l'appui, le développement des conditions de vie des populations est corrélé à la hausse de la consommation des produits de la mer, selon la FAO. Le saumon n'échappe pas à cette règle. Les principaux demandeurs mondiaux restent les Européens, dont la consommation a bondi de plus de 100 000 tonnes entre 2011 et 2012.

Pas étonnant de voir des entreprises s'enliser en cascade dans des difficultés financières, d'autant plus que le coût de la matière première représente 55 à 75% du prix du produit fini. En grande distribution, si le saumon frais reste le poisson le plus consommé au rayon marée, le contexte est morose pour son équivalent fumé avec des volumes à la baisse depuis le début de l'année (- 0,3% selon Iri). « La filière est en crise et le marché du saumon est aussi en panne », assure Thierry Blandinières, PDG de Delpeyrat.

La production augmente mais ne suit pas la demande

À l'exception de l'année 2010, pénalisée par la crise sanitaire de l'aquaculture chilienne, la production mondiale de saumon d'élevage s'accroît... mais pas assez, au regard de la demande toujours plus importante.

Cette panne participe à redistribuer les cartes au niveau industriel. Avec une prime pour les plus gros. Thierry Blandinières a ainsi affirmé qu'il cherche à « racheter un site pour pouvoir grandir sur ce marché et atteindre notre objectif de 1 500 tonnes d'ici à cinq ans ». Guyader, nouveau sur le marché du saumon fumé, s'est aussi lancé grâce à l'acquisition de Bretagne Saumon, en janvier 2012. Tout comme Delpierre (Labeyrie Fine Foods) qui vient de mettre la main sur une partie de Ledun Pêcheurs d'Islande. « La stratégie de Labeyrie est intéressante. Elle domine ce marché sur lequel la gestion de la matière est le nerf de la guerre. Et pour se détacher du prix des matières premières, elle se diversifie dans d'autres rayons » analyse Françoise Guillaume, senior manager chez Kurt Salmon. « Quand on est face à un marché dominé à 60% par les MDD, les industriels doivent s'adapter... »

Tension sur les prix pour les industriels

5,20 €/kg Le prix payé par les industriels du saumon au 1er trimestre 2013. Ils payaient 3,50 € le kilo en février 2012.

Source : Adepale ; origine : Fishpool

Quelle issue pour le secteur ? Si le syndicat du saumon et truite fumés espère que les hausses tarifaires seront répercutées en GMS pour laisser respirer les sites au bord de la faillite, on peut s'attendre à une concentration du secteur. Quant au prix du saumon, produire plus de poissons d'élevage semble la solution. Mais les choses ne sont pas simples, compte tenu des quotas et du renouvellement des stocks. La Norvège ne prévoit aucune augmentation de production pour 2013. Ce qui devrait maintenir encore une forte pression sur les prix...

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Article extrait
du magazine N° 2283

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