"Beaucoup de projets pour lutter contre le gaspillage alimentaire", Bertrand Swiderski et Nicolas Chabanne

DossierINTERVIEW Bertrand Swiderski, directeur de la RSE de Carrefour, revient sur l’effort réalisé dans la lutte contre le gaspillage alimentaire, depuis trois ans. Ses nombreux projets passeront, entre autres, par un homme engagé dans ce combat, Nicolas Chabanne et son collectif des Gueules cassées.

Gaspillage alimentaire
Gaspillage alimentaire© TheStockCube - Fotolia

LSA - La loi sur le gaspillage alimentaire vient d’être adoptée définitivement par le Parlement. Que pensez-vous de ce texte ?

Bertrand Swiderski - Cette loi ne va pas fondamentalement changer les choses pour Carrefour. Le groupe a déjà mis en place de nombreux projets présentés dans la loi sur le gaspillage. Il faut trouver des solutions volontaires et collectives à appliquer sur l’ensemble du territoire.

Nicolas Chabanne - Sur le fond, ce genre de loi n’est pas inutile. Elle permet de donner un cadre et de pousser les mauvais élèves à s’inscrire tous dans cette politique de bon sens. Elle ne règle cependant pas le problème des infrastructures et des moyens humains et financiers. Aujour­d’hui, si tous les distributeurs donnaient leurs invendus, les banques alimentaires ne pourraient pas les recueillir.

LSA - Comment cette lutte antigaspillage alimentaire se traduit-elle chez Carrefour ?

B. S. - Elle est inscrite dans la politique de Carrefour depuis trois ans. À l’occasion de Cop 21, l’ensemble des acteurs du Consumer Goods Forum, auquel nous adhérons, a pris l’engagement de diviser par deux d’ici à 2025 le gaspillage alimentaire. Nous avons débuté en Espagne avec une équi­pe dédiée de dix personnes qui a servi à identifier, en magasins, là où les pertes étaient le plus importantes, puis avons entamé un travail avec les fournisseurs pour réfléchir à des solutions adéquates à chaque étape de la production. Nous nous sommes aperçus que sur 1 000 bananes produites, 747 sont mangées, le reste étant « perdu », tant au niveau des producteurs, des transformateurs, des distributeurs que des consommateurs. Cela prouve bel et bien qu’il faut sensibiliser. Et non stigmatiser telle ou telle partie.

LSA - Quelles sont les actions mises en place ?

B. S. - Nous avons allongé ou supprimé depuis 2014 les dates de consommation de plusieurs produits. Au total, plus de 400 références à marque Carrefour ont bénéficié d’un allongement de leur date limite de consommation (DLC) avec une durée de vie passant de 33 à 40 jours par exemple pour les yaourts nature, ou de leur date de durabilité minimale (DDM). Nous expérimentons également des promotions sur les produits à date courte. Enfin, nous testons, en Roumanie, une campagne de sensibilisation auprès des consommateurs pour les inciter à acheter des bananes vertes afin de pouvoir les conserver plus longtemps, qui pourrait arriver en France. Grâce à l’ensemble de ces mesures, entre autres, nous avons déjà constaté un taux de produits invendus en diminution de 10 %, et nous cherchons à aller encore plus loin.

LSA - Les industriels vous suivent-ils sur ce projet d’allongement des DLC ?

B. S. - Pas encore. Mais nous sommes dans une phase de discussion avec eux et j’ai bon espoir. Nous avons donné l’impulsion, nous espérons bien être suivis par d’autres.

LSA - Parmi l’ensemble de ses actions, une a été particulièrement médiatisée. Il s’agit de votre association avec le collectif de Nicolas Chabanne…

B. S. - Nous avons mis en place avec lui une marque dont il détient la propriété, Tous Anti­Gaspi, avec un premier produit, un camembert normand venant de chez Gillot. Il est important de souligner que cette initiative a démarré en totale autonomie grâce à Soufiane Chérif et Stéphane Demay, qui ont lancé ce projet avec Nicolas Chabanne. Ils savaient que le groupe avait impulsé cette politique, libre à eux de mettre en place des démarches pertinentes pour réduire le gaspillage de denrées alimentaires.

N. C. - Carrefour a écoulé 100 000 unités sans faire aucune publicité ; ça montre un changement d’état d’esprit global des consommateurs.

LSA - Les Gueules cassées travaillent avec plusieurs distributeurs. Ne risque-t-il pas d’y avoir concurrence ?

N. C. - Les Gueules cassées ont vocation à travailler avec tous les distributeurs. Carrefour a la marque Tous AntiGaspi ; Monoprix développe la marque Quoi ma gueule ? au rayon des fruits et légumes ; Franprix, Leclerc proposent des produits Gueules Cassées, etc. À chaque fois, on retrouve le logo Anti Gaspi qui garantit au consommateur la démarche. Nous travaillons avec les fournisseurs, nous voyons avec quelle enseigne ils collaborent et nous proposons à ce distributeur une solution de produits Gueules cassées. De cette façon, nous évitons toute concurrence. Nous nous rémunérons auprès du fournisseur en percevant 5 % du chiffre d’affaires généré via cet accord ou 1 centime sur les étiquettes de fruits et légumes labélisés.

LSA - Ce partenariat peut-il encore aller plus loin ?

B. S. - Des céréales arriveront fin février dans les magasins Carrefour du Nord-Est de la France. Nous avons encouragé nos acheteurs à faire passer le message aux fournisseurs pour qu’ils nous proposent des produits. Nous veillons à n’utiliser que des produits qui auraient été perdus, des accidents de production. Notre objectif est de travailler sur le gaspillage alimentaire avec cette marque et non sur l’assortiment et le marketing. Pour ces produits, nous espérons être en rupture en magasins, ce qui est une petite révolution pour la grande distribution.

N. C. - Nous avons étudié près de 200 dossiers dont 25 propositions très avancées. Parmi elles, un roquefort, une gamme de poissons panés, des chutes de ­jambons blancs et secs, ainsi que des produits de confiserie pourraient voir le jour. Le potentiel est immense.

LSA - Quid des produits non alimentaires ?

N. C. - Nous avons commencé avec l’opération des couteaux Gueules cassées. Là encore, ces produits étaient stockés et impossibles à valoriser. Il faut donc étendre notre marque pour apporter une solution globale au problème du gaspillage.

B. S. - À ce jour, nous nous focalisons sur les produits alimentaires. Nous avons été très mitigés en interne sur l’opération des couteaux. Peut-être plus tard…

LSA - En clair, ce n’est qu’un début...

B. S. - Nous avons encore ­beaucoup de projets dans les cartons pour lutter contre le gaspillage alimentaire. Aujour­d’hui, notre taux de valorisation des déchets est de 65 %, nous devons encore nous améliorer. Quant à notre marque Tous AntiGaspi, tout laisse à penser qu’elle pourrait connaître un déploiement européen.

N. C. - Il faut lancer un appel ­global, car on estime que l’on pourrait sauver encore un million de tonnes de produits, soit un Stade de France rempli à ras bord, pour une économie collective de plus de un milliard d’euros. Donc oui, ce n’est qu’un début.

Succès commercial

Lancés en avril 2015, les camemberts Tous AntiGaspi se sont vendus à 100 000 unités. Suivront les céréales.

Les chiffres

  • 50% : l’objectif de réduction du gaspillage alimentaire fixé par Carrefour d’ici à 2025
  • 77 millions : l’équivalent du nombre de repas délivrés par Carrefour à quelque 800 associations.
  • 400 : le nombre de produits Carrefour bénéficiant d’une DLC plus longue
Sources : Carrefour et FCD

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Article extrait
du magazine N° 2400

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