Bras de fer autour de l’étiquetage nutritionnel

|

La guerre est déclarée. Alors que s’est ouvert le débat sur la loi Santé de Marisol Touraine le 31 mars à l’Assemblée, un volet sur l’information nutritionnelle crée de vives tensions entre industriels, distributeurs, scientifiques et associations de consommateurs.Deux systèmes de code s’opposent. Un terrain d’entente doit être trouvé.

Vrai drame ou simple vaudeville ? Lobbyistes, politiques, industriels, associations de consommateurs, scientifiques, distributeurs, dans tous les camps, la tension est palpable. La pomme de discorde ? La loi Santé de Marisol Touraine, débattue à l’Assemblée nationale depuis le 31 mars 2015, et un volet ambitieux qui la compose. Le fameux article 5, relatif à l’information nutritionnelle, qui a pour objectif de réduire les risques santé liés à l’alimentation tels que l’obésité, les cancers, les accidents cardio-vasculaires… Le but : rendre une information facilement reconnaissable par les consommateurs et leur permettre d’identifier les produits dont le profil nutritionnel est le plus sain. Comment ? En proposant un étiquetage, basé sur le volontariat, reposant sur un logo et un code couleur. Alors que l’initiative est louable, dans les faits, les belligérants, qui proposent des systèmes différents, s’opposent sur des modalités, et chacun reste campé sur ses positions.

Stigmatisation des couleurs

Car deux méthodes sont en lice. Celle proposée par Serge Hercberg, professeur de nutrition à l’université de médecine Paris-13 et directeur de recherche à l’Inserm, qui s’inspire du code couleur « trafic light » existant en Grande-Bretagne. Il se matérialise en France par des feux rouge, rose, orange, jaune et vert – le rouge déterminant les aliments présentant le moins bon profil nutritionnel. Cette méthode, qui a reçu l’aval de l’UFC-Que Choisir et de la Société française de ­santé publique (SFSP), permet de pouvoir comparer, entre autres, des produits similaires dans un même rayon et de choisir facilement celui ayant le meilleur profil nutritionnel. Néanmoins, elle est jugée « stigmatisante et excessive » par l’Association nationale des industries alimentaires (Ania) et la Fédération des entreprises du commerce et de la distribution (FCD). « Le concept du feu rouge peut signifier, dans l’esprit des consommateurs, une interdiction ou un danger et entraîner, par conséquent, une culpabilisation ou un arrêt ­complet de consommation de ce type de produit », s’inquiète Émilie Tafournel, directrice qualité à la FCD.

Calcul simpliste ?

« On va jeter l’opprobre sur tous nos savoir-faire français : le fromage, la charcuterie, le miel… Cela n’a pas de sens », appuie Jean-Philippe Girard, président de l’Ania. L’Association ­natio­nale des industries alimentaires ajoute : « De nombreux critères essentiels ne sont pas pris en compte par le système de Serge Hercberg : les associations entre différents aliments, les fréquences et les moments de consommation. Par ailleurs, nous ne sommes pas d’accord avec un calcul simpliste basé sur 100g, car les portions sont différentes en fonction des catégories de produits. Le système doit s’ancrer dans la ­réalité de consommation ». En effet, 100?g de bonbons n’équivalent pas 100g de viande ou de légumes en termes de besoin de consommation…

De fait, de l’autre côté de la barrière, le système prôné par la FCD et l’Ania repose sur des pictogrammes de couleur et des indications de fréquence de consommation. Un procédé inspiré du projet initié par Carrefour en décembre?2014 avec Aquellefréquence. Mais la démarche actuelle a été légèrement modifiée, surtout sur les mentions de fréquence de consommation. Le système doit être testé prochainement en magasins sur de nombreuses gammes de produits alimentaires à marques de distributeurs.

Mais des zones d’ombre persistent et des preuves sur son efficacité doivent être prouvées, comme les formules scientifiques, qui ne sont, pour l’instant, pas encore publiées, et la portion qui n’a pas été clairement définie, rappellent les opposants. Par ailleurs, pour l’UFC-Que Choisir, qui « salue néanmoins le travail de la FCD », la notion de fréquence chiffrée (une à deux fois par semaine) chiffonne. « Il n’y a pas, à l’heure actuelle, de manière de prouver et de justifier scientifiquement la pertinence d’une fréquence de consommation chiffrée. Il vaut mieux mettre des indications de période », indique Olivier Andrault, chargé de mission alimentaire et nutrition à l’UFC.

Bref, pour l’heure, aucun consensus ne se dessine. Une réunion de travail « houleuse » pour trouver un accord s’est tenue le 26?mars au ministère avec les diverses instances représentatives, mais sans ­aboutir. Certains ayant même été accusés de rigidité pour vouloir enterrer le débat. Mais d’autres, à l’instar de l’UFC, estiment que le dialogue est bien engagé et que, au final, les deux systèmes convergent. Aspect positif : les forces en présence sont d’accord pour que l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) rende un avis pour valider un système commun.

Terrains d’entente possibles

D’autres terrains d’entente pourraient être trouvés. Car les différentes parties confient accepter de pouvoir modifier leur système sur la forme. La FCD sur les mentions des fréquences, par exemple. « Les libellés nous semblent répondre aux besoins des consommateurs, mais nous vérifierons ceux-ci, ainsi que la bonne compréhension globale du système par une étude d’impact en magasins. Si nécessaire, nous modifierons certains éléments. Nous, FCD et Ania, mettons le consommateur au centre de nos travaux, et ce sera à nos adhérents d’appliquer ce système. Notre avis et notre validation sont essentiels, de même que la consultation des associations de consommateurs », indique Émilie Tafournel. De son côté, l’UFC-Que-Choisir, favorable au code du professeur Hercberg, accepte aussi de mettre de l’eau dans son vin. « Des fréquences génériques peuvent améliorer encore la compréhension, mais nous refusons celles basées sur un chiffre, injustifiables du point de vue scientifique. Sur le format, peu importe que l’on soit sur un rond ou un pictogramme, mais il est capital d’avoir une information colorée facilement compréhensible et de pouvoir positionner le produit sur un curseur qui reprenne l’ensemble du référen­tiel », ajoute Olivier Andrault. Pour l’Ania, la lucidité est de mise. « On veut nous imposer un système, volontaire, donc autant faire des tests auprès des consommateurs pour trouver ce qui leur convient le mieux. L’objectif est d’apporter une information fiable, utile et compréhensible. On ne réglera pas les problèmes d’obésité avec des codes couleur et des scores nutritionnels, mais avec des actions de pédagogie », indique Jean-Philippe Girard.

Une fois encore, si la démarche est honorable de la part de l’État qui vise à proposer plus de transparence vis-à-vis des consommateurs, une telle bataille pour un système d’étiquetage basé sur le volontariat peut sembler abscons ! Car, à l’heure actuelle, le maximum que l’on puisse imposer relève du règlement européen Inco, adopté en décembre?2014 ; Bruxelles ne s’étant pas engagée sur le terrain pentu de l’information nutritionnelle… Dès lors, si un consensus n’est pas trouvé avant l’été, il est fort probable que la loi votée soit composée d’un article 5, vide de sens… Dommage ! 

Le contexte

  • Dans le cadre de la loisanté de Marisol Touraine,débattue depuis le 31?marsà l’Assemblée nationale,des réunions de concertation sur l’information nutritionnelle ont eu lieu pour préparer la mise en œuvre de l’article 5 du projet de loi de modernisation du système de santé. Objectif : lutter contre l’obésité en renforçant les informations nutritionnellesaux consommateurs.
  • Le principe d’un nouvel étiquetage avec un logo, basé sur le volontariat, est l’option retenue. Mais les industriels et distributeurs, d’un côté,et les associationsde consommateurs et scientifiques, de l’autre, s’opposent vivementsur les modalités.
  • Un consensus est espéré d’ici à l’été. Un avis de l’Anses pourrait être rendu d’ici là, en guise d’arbitre.

Des pictos sur la fréquence de consommation

Ce système est basé sur un modèle de calcul s’appuyant sur la portion, en prenant en compte les nutriments qui composent un produit, issus du rapport Inco (sel, protéines, matières grasses, énergie calorique, glucides dont sucres). Il prend la forme de pictogrammes colorés (violet, orange, bleu et vert), inspiré du modèle Carrefour-Aquellefrequence, qui indique les fréquences de consommation des aliments: occasionnellement; une à deux fois par semaine; plusieurs fois par semaine; tous les jours.

 

Les plus

  • Une étiquette visible, lisible et non stigmatisante,avec une approchepar moments de consommationet par portion
  • La mention des fréquences retenuea été testée parle Crédoc et jugée compréhensible par 85% des sondés

Les moins

  • La fréquence chiffrée sur les consommations n’est pas justifiée du point de vue de certains experts 
  • La notion de taille de portion reste floue et à améliorer 
  • Des formules de calcul non prouvées scientifiquement

Des feux de couleur pentagonaux

En janvier 2014, Serge Hercberg, professeur en nutrition (Paris-13/Inserm), a remis à la ministre des Affaires sociales et de la Santé, Marisol Touraine, un rapport dans le cadre du projet de loi santé. Il y propose la mise en place d’un code de couleurs (vert, jaune, orange, rose, et rouge, la moins bonne qualité nutritionnelle) pour une portion de 100 g. Il s’appuie lui aussi sur la composition nutritionnelle du rapport Inco.

Les plus

  • Une formule scientifique publiée et vérifiée
  • Un outil qui permet de comparer les produits d’un même rayon et de choisir facilement celui présentant le meilleur profil nutritionnel

Les moins

  • Le rouge peut être considéré comme une interdiction et discriminant pour certains produits alimentaires
  • Un système incomplet qui ne prend pas en compte l’association de différents produits et l’équilibre alimentaire global
  • Un indicateur qui n’intègre pas la fréquence ni le moment de consommation

L'avis de Serge Hercberg, professeur de nutrition à Paris-13 et présidentdu programme de Nutrition Santé

Le système des pastilles de couleur me paraît le plus simple et le plus compréhensible pour les consommateurs, comme le confirment les pays anglo-saxons. Sachant que l’objectif est également d’inciter les industriels à améliorer les notes de leurs produits pour tendre vers le vert.

 

L'avis d'Émilie Tafournel directrice qualité à la Fédération des entreprises du Commerce et de la Distribution (FCD) 

Parce que nos équipes sont sur le terrain, en contact avecles clients, et parce que ce sont les distributeurset les industriels qui appliqueront ce système, l’avis et la validationde la FCD et de l’Ania sont essentiels. Nous défendons notre système que nous jugeons simple, lisible et non stigmatisant, mais sommes prêts à échanger pour arriver à un consensus.

 

L'avis de Jean-Philippe Girard président de l’Association nationaledes industries alimentaires (ANIA)

On veut nous imposerun systèmequi reposerasur la base du volontariat. Afin de le mettre en place, nous estimons qu’il faut prendrele temps dela concertation pour aboutir à un projet pertinent pour tous les acteurs, et surtout pour le consommateur.

 

L'avis d'Olivier Andrault, chargé de mission alimentation et nutrition à l’UFC-Que-Choisir

Avec ce code, les consommateurs peuvent comparer des produits similaires dansun même rayon et apprendre à gérer entre divers aliments en fonction du temps de consommation. Il est urgent que les industriels informent les consommateurs sur la transparence nutritionnelle.

 

Testez LeMoniteur.fr en mode abonné. Gratuit et sans engagement pendant 15 jours.

Toutes les actus de la consommation et de la distribution

je m’inscris à la newsletter

Article extrait
du magazine N° 2361

Couverture magasine

Tous les jeudis, l'information de référence de la grande consommation Contactez la rédaction Abonnez-vous