Carrefour et Casino se déchirent au Brésil

Les deux français se livrent une bataille acharnée pour contrôler CBD, le numéro un brésilien. Casino pensait s'en être assuré. Mais un projet approuvé par Carrefour et mené par Abilio Diniz, président de CBD, et des fonds locaux propose de fusionner leurs actifs au Brésil.

Pão de Açùcar
Pão de Açùcar© ALEXIS FRESPUECH/CASINO

Rien ne va plus entre Casino et son « partenaire » brésilien Abilio Diniz avec qui ils se partagent le contrôle du numéro un local, CBD (groupe Pão de Açùcar). Un communiqué de presse de Carrefour publié mardi 28 juin et annonçant un projet de partenariat stratégique avec le champion de la distribution brésilienne est, en effet, venu confirmer que ce dernier n'avait pas l'intention de passer tranquillement la main à Casino en juin 2012 comme des accords signés en 2005 semblaient pourtant l'y obliger. Le bouillonnant septuagénaire brésilien est au coeur de ce projet complexe qui, avec le soutien du fonds d'investissement BTG Pactual appuyé par la Banque nationale brésilienne de développement (BNDES), sorte de Caisse des Dépôts locale, verrait CBD fusionner avec Carrefour Brésil, le numéro deux local pour constituer un géant de plus de 30 milliards d'euros de chiffre d'affaires, dans l'un des pays émergents les plus dynamiques de la planète.

 

Un renfort de taille pour Carrefour

Un géant dont les actionnaires pourraient prendre, en échange de l'apport des alléchants actifs de CBD dans la corbeille, une part substantielle du capital de... Carrefour : 11,7% des actions dans un premier temps, avec la possibilité d'en acheter 6% de plus sur le marché, et l'engagement de constituer un bloc d'actionnaire avec Colony et Groupe Arnault, réunis dans Blue Capital. De quoi constituer un renfort de poids pour les deux actionnaires de référence du groupe français bien seuls, avec 14 % des actions et 20 % des droits de vote, pour donner le « la » chez Carrefour. Mais de quoi aussi susciter l'ire du patron de Casino, Jean-Charles Naouri, dont les équipes n'ont de cesse de dénoncer depuis une semaine un projet « hostile », « illégal » et nuisible à l'économie du pays.

Depuis l'annonce, les deux camps se livrent à une impressionnante bataille d'influence et de communiqués. Abilio Diniz et les financiers qui l'accompagnent, très proches du pouvoir, ont fait jouer à plein leurs réseaux et reçu le soutien d'importantes personnalités du monde des affaires brésiliens dont celui du ministre de l'industrie et du commerce, Fernando Pimentel, qui a qualifié l'accord de « formidablement stratégique pour le Brésil ». Même enthousiasme initial du principal bailleur de fonds du projet, la BNDES, prête à investir 2 milliards d'euros dans l'opération. Son président, Luciano Coutinho, y a vu une façon « d'éviter une " dénationalisation " de la distribution brésilienne ». Avant de faire profil bas, en fin de semaine dernière, devant la montée des critiques. Car une partie de l'opinion ne voit pas d'un bon oeil cette utilisation de l'argent public pour défendre des intérêts essentiellement privés - en l'occurrence ceux d'Abilio Diniz. Depuis, la banque a fait savoir qu'elle conditionnait sa participation à la fusion « à un accord entre les actionnaires de CBD », et Jean-Charles Naouri en personne devait rencontrer, lundi 4 juillet, Luciano Coutinho pour lui exposer ses vues.

Les associations de consommateurs brésiliennes sont également montées au créneau en fin de semaine dernière. Elles s'inquiètent des conséquences qu'une fusion entre les numéro un et numéro deux locaux pourrait avoir sur les prix, cela alors que l'inflation dépasse les 6 % en rythme annuel. Des arguments rejetés par Carrefour. « Le projet est porteur de valeur, avec des synergies évaluées entre 600 et 800 millions, et les deux entreprises, qui ne pèseront pas plus de 30% du marché organisé, sont très complémentaires, affirme un cadre du groupe. Ainsi, nous sommes très faibles en supermarchés et absents du non-alimentaire, contrairement à Pão de Açùcar. »

 

La résistance acharnée de Casino

« Ce projet générera forcément de la casse sociale - CBD est le premier employeur privé du pays, avec 140 000 collaborateurs -, réplique un proche de Casino, qui rappelle que, dans certaines villes, la part de marché des deux groupes frôle les 60%, tout en relevant les propos de l'ex-président de l'autorité de la concurrence brésilienne, la CAD, disant « ne pas comprendre et encore moins avaler ce projet ».

Le distributeur stéphanois a beaucoup à perdre dans cette fusion qui diluerait sa participation dans un groupe qui représente 40% de ses ventes (4,7 milliards de chiffre d'affaires en équivalence en 2010) et de ses profits à l'international, et sur lequel repose une bonne partie de sa croissance future. Sans le Brésil, l'objectif de 15% de croissance moyenne de l'activité internationale pour les trois prochaines années sera compromis. Et les marchés ont assez logiquement salué l'annonce par une forte hausse des cours de Carrefour (+3,7%) et de Pão de Açùcar (+15,9%) et une baisse cinglante de celui de Casino (-5,1%), le jour même. Depuis, toutefois, les jeux se sont équilibrés car l'affaire est loin d'être faite.

Dès le projet esquissé, Jean-Charles Naouri a réagi sur plusieurs fronts. Il a très vite lancé une, puis deux procédures devant le tribunal arbitral, pour contester le droit de Diniz de négocier au nom CBD sans l'aval de Casino. Ce à quoi les partisans de la fusion rétorquent que c'est déjà le président de CBD qui avait mené, en son temps, les tractations avec les deux chaînes non alimentaires Casas Bahia et Ponto Frio sans que Casino y trouve à redire à l'époque. Et il s'est attelé au volet financier, où il excelle. En trois semaines, le PDG de Casino a racheté près de 10% du capital de Pão de Açùcar pour la bagatelle de 700 et 750 millions d'euros, faisant passer sa participation de 32,6 à 43,1% du capital total de CBD.

Certes, ces actions ordinaires n'ont en principe pas de droit de vote et ne modifient donc pas, dans l'immédiat, l'équilibre du cocontrôle entre Casino et le groupe Diniz. Mais on voit mal une quelconque fusion se faire sans l'accord du principal actionnaire de CBD, fort de 43% des actions. « Cela s'apparenterait à une spoliation », considère un des conseils du groupe. De quoi garder un atout de taille dans les futures tractations. Que la fusion échoue ou réussisse. Dans le premier cas, Jean-Charles Naouri aura les mains libres pour devenir le patron incontesté de CBD dans un an. Dans le second, il se sera donné de quoi négocier une porte de sortie. « Casino garde un fort pouvoir de nuisance. Il fera payer son éviction du Brésil et de l'Amérique du Sud au prix fort », avertit Emilio Jover, gérant de la lettre économique IfiLatinEco. Des analystes spéculent déjà sur les pays que Carrefour pourrait troquer contre le leadership au Brésil : Pologne, Turquie, Malaisie, Indonésie... Pas de quoi consoler Jean-Charles Naouri qui a fait de l'Amérique latine l'une de ses grandes priorités et vient d'ailleurs de confier à sa filiale colombienne Éxito le soin de développer le groupe dans les pays hispaniques du continent. Mais l'affaire ne fait que commencer.

 

CBD (groupe Pão de Açùcar)

  • 21 Mrds € attendus en 2011 (après l'intégration complète de Casas Bahia)
  • 13,7 Mrds € de CA en 2010 (+13%)

Carrefour Brésil

  • 12,5 Mrds € de CA en 2010

Testez LeMoniteur.fr en mode abonné. Gratuit et sans engagement pendant 15 jours.

Toutes les actus de la consommation et de la distribution

je m’inscris à la newsletter

Article extrait
du magazine N° 2190

Couverture magasine

Tous les jeudis, l'information de référence de la grande consommation Contactez la rédaction Abonnez-vous