Casino-Cora : une cohabitation délicate

L'annonce surprise de la candidature de Casino au rachat des parts de Carrefour dans Cora laisse perplexe. S'agit-il de sécuriser une participation, qui pouvait passer à l'ennemi comme l'avance Casino, ou des prémices d'une offensive ? Le risque étant que, Opéra, la centrale d'achats des deux groupes en fasse les frais.

Le 18 octobre, la première convention avec les PME organisée par Opéra, la centrale d'achats de Casino et de Cora, a failli être gâchée. Christian Couvreux et Philippe Bouriez, les présidents respectifs, qui devaient introduire les débats, se sont fait excuser. Une absence logique. Casino, en annonçant, deux jours plus tôt, qu'il pouvait se glisser à la place de Carrefour pour devenir propriétaire d'ici à cinq ans de 42,39 % du capital de Cora, via la Deutsche Bank (voir ci-dessous), a jeté un froid chez son allié. Et provoqué une réaction dont Philippe Bouriez a le secret. « Je suis le repreneur naturel de cette participation, déclare-t-il à " LSA ". Je suis le seul à pouvoir assurer la transparence et l'intégrité interne de l'ensemble du groupe Louis Delhaize qui a aussi des participations en Belgique et en Hongrie. » D'ailleurs : « La société Louis Delhaize, actionnaire majoritaire de GMB, holding de tête de Cora, a elle-même soumis à la Commission européenne une offre de rachat. » Actionnaire minoritaire de Cora depuis 1996, Carrefour devait, à la demande de Bruxelles, se défaire de ses titres. C'est là l'une des conditions à l'autorisation de sa fusion avec Promodès. « Personne n'est venu discuter avec les actionnaires majoritaires de GMB avant de faire des offres de rachat », s'étonne encore le chef du clan Bouriez. En clair, ni la Deutsche Bank ni Casino, son allié, ni les autres candidats, qui seraient, selon des sources non confirmées, Wal-Mart et Auchan.

Chez Casino, pourtant, on se défend de toute velléité prédatrice vis-à-vis d'un allié naturel avec qui a été construit un outil commun très précieux, Opéra. Une centrale par laquelle transitent près de 13 Mrds EUR d'achats destinés, pour les deux tiers, aux enseignes de Casino et pour le reste à Cora et à Match. « Il s'agissait de sécuriser une participation qui aurait pu tomber dans des mains hostiles », indique un proche du groupe. Ce qui justifierait au passage le montage financier adopté. Car Casino, en n'entrant pas directement dans le capital de Cora, estime ne pas mettre en péril Opéra dont les statuts interdisent aux partenaires toutes participations croisées dans leur capital. « La main reste chez les Bouriez, poursuit le proche du dossier, même si, c'est vrai, Casino fait le pari de pouvoir entrer dans le capital de Cora un jour. »

Cette version ne convainc ni Philippe Bouriez ni François, son fils, président d'Opéra et de Match. Ils ont rappelé que : « Toute intervention de l'une des parties dans le capital de l'autre est susceptible d'entraîner la dissolution d'Opéra. » La menace est claire.

Un pari risqué pour Casino

Reste, qu'au moins à court terme, les alliés n'ont pas intérêt à ce que les choses s'enveniment. D'une part, parce que tout est suspendu à la décision de la Commission européenne qui avait fixé à Carrefour la date butoir du 25 octobre Mais qui pourrait décider de rendre son avis plus tard. Mario Monti ayant bien d'autres chats à fouetter en ce moment. Ensuite, parce que la dynamique créée par Opéra est réelle. Après une période délicate de rodage, la quasi-totalité des enseignes, qui composent la centrale, a vu leurs parts de marché progresser de façon significative. Selon Secodip, l'ensemble des enseignes, qui gravitent autour de Casino et Cora, s'accaparent 15,8 % des ventes de PGC et de produits frais LS et ont progressé de 0,7 point sur la période d'un an arrêtée à début juillet. Cela en fait la troisième puissance d'achats française derrière Carrefour et Lucie, mais devant Intermarché et Auchan.

Deux ans et demi après sa naissance, la convention Opéra du 18 octobre apparaissait comme une consécration. En sera-t-il autrement ? Rien n'est moins sûr. Car Opéra a aussi fait progresser de façon impressionnante la compétitivité des alliés. Leurs indices des prix ont fondu depuis 18 mois (-2 points pour Match, et au moins autant pour les supérettes et les supermarchés Casino, etc.), à mesure que leurs conditions d'achats s'amélioraient. Christian Couvreux estime le gain de marge induit par Opéra à 0,5 % du chiffre d'affaires de Casino. Chez Monoprix, on avance à peu près les mêmes chiffres. Difficile de croire que Cora et Match n'en aient pas profité

Une logique de conquête

Un retour en arrière serait donc catastrophique. Et c'est certainement ce pari de la raison, pari risqué, qu'a pris Jean-Charles Naouri, actionnaire majoritaire de Casino, via Rallye et Euris, en faisant entrer une sorte cheval de Troie dans le capital de Cora. D'autant que ce savant montage ne lui fait rien débourser dans l'immédiat et préserve sa capacité à mobiliser jusqu'à 3 Mrds EUR pour faire d'autres acquisitions, y compris à l'étranger.

Nul doute qu'il a déjà entamé des négociations pour tenter de rassurer les Bouriez sur ses intentions. Reste que ces derniers savent aussi que l'ex-directeur de cabinet de Pierre Bérégovoy, depuis qu'il s'est lancé dans la distribution, il y a dix ans, en entrant dans le capital de Rallye puis de Casino avant de les contrôler définitivement, s'est rarement contenté très longtemps d'un strapontin. Carrefour, qui s'est heurté avec les Bouriez à une résistance acharnée, sait aussi qu'il n'est pas aisé de pénétrer dans la forteresse Cora. Au moins Daniel Bernard s'en tire avec une confortable plus-value (465 M EUR avant impôts). Ce que Casino n'est pas assuré de faire
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Article extrait
du magazine N° 1742

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