Casino et Galeries Lafayette en conflit sur Monoprix

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Galeries Lafayette estime ses 50% dans Monoprix à 1,95 milliard d'euros. Casino pense, lui, que cela ne vaut que 700 millions d'euros. Une offre de conciliation a voulu couper la poire en deux, à 1,35 milliard d'euros. Encore trop cher pour Casino, qui réaffirme cependant son intérêt pour Monoprix.

Jean-Charles Naouri, PDG du Groupe Casino.
Jean-Charles Naouri, PDG du Groupe Casino.© DR

Quinze ans de mariage et puis, soudain, la crise. Les groupes Galeries Lafayette et Casino se déchirent le sort de leur bébé, Monoprix, dont ils détiennent chacun 50%. Une histoire de gros sous qui n'a, finalement, rien de surprenant. On savait 2012 cruciale pour l'avenir, avec la fin du précédent accord, conclu pour trois ans, en 2009. Si les Galeries entendaient poursuivre l'aventure trois ans de plus, Casino, lui, n'était partant que pour une année seulement. Une proposition qui, du côté des Galeries, passe mal. On estime que la manoeuvre vise à gagner du temps, pour une prise de contrôle ultérieure, et clairement pas à entrer dans une nouvelle période de partenariat stable et constructif. Fort de ce premier différend, chacun fourbit ses armes en se lançant dans une procédure d'évaluation de la valeur des 50% détenus. Le groupe Galeries Lafayette aboutit à la coquette somme de 1,95 Mrd €. C'est cher. Quasi douze fois l'Ebitda. Et bien plus, par exemple, que le 1,22 Mrd € estimé par Casino, dans ses comptes arrêtés au 31 décembre 2010. D'autant que Casino, qui a lui aussi lancé sa propre évaluation, arrive, document de 300 pages à l'appui, à fixer la valeur de sa participation à 700 M € « seulement ». Presque du simple au triple.

 

Un jeu connu, vendre cher et acheter à bas prix

Un gouffre qui, en soi, s'explique : c'est le jeu de chercher à vendre au plus cher (et ce même si le groupe Galeries Lafayette affirme ne pas être spécialement vendeur) et d'acheter à bas prix (de ce côté, pas de problème : Casino assume être acheteur de Monoprix, « actif stratégique pour le groupe »). Des divergences évidemment prévues par les accords passés entre les deux groupes : dans une telle configuration, une tierce banque, J. P. Morgan en l'occurrence, est chargée de procéder à un arbitrage. À condition, évidemment, de pouvoir se référer des documents acceptés par les deux parties.

Et c'est là que le bât blesse. À en croire Casino, le « business plan » de l'enseigne sur lequel doit s'appuyer J. P. Morgan pour son analyse n'est plus valable. Pour Casino, il est fondé sur des perspectives de développement bien trop optimistes, ne prenant pas en compte les derniers soubresauts économiques. En clair, c'est la crise : la poule aux oeufs d'or du textile ne va plus si bien et, positionnée sur un marché européen plus que mature, l'enseigne ne dispose guère de marges de progressions époustouflantes.

D'où, faute d'accord, l'impossibilité pour J. P. Morgan de rendre son verdict. Si bien que Galeries Lafayette entame une procédure judiciaire devant le tribunal de commerce de Paris à l'encontre de Casino. Mais ce dernier n'en démord pas. S'il est intéressé par Monoprix, ce sera seulement au « bon prix ». Soit ces 700 M € représentant six fois l'Ebit_da. « Une estimation assez faible », juge un analyste, qui évoque plutôt une somme se situant aux alentours de 1,1 Mrd €. Et, surtout, un différentiel de 500 M € par rapport à la propre estimation de Casino un an plus tôt. « À voir comment Casino va justifier une telle dépréciation en si peu de temps », s'interroge l'expert.

 

Entre coup de force et travail de fond

Sans doute les deux parties devront-elles s'entendre. Déjà, le 10 février, Ginette Moulin, qui dirige la holding Motier, rassemblant les actionnaires familiaux des Galeries, a écrit à Jean-Charles Naouri, PDG de Groupe Casino, lui proposant de racheter ses 50% ou de lui vendre les siens, pour 1,35 Mrd €. Si Casino a balayé cette offre, et, de même que l'idée de se séparer de sa participation, un petit effort encore et les deux groupes trouveront un compromis.

Il le faudra bien pour éviter de nuire au quotidien de l'enseigne. Déjà, sur la radio interne réservée aux cadres de Monoprix, Fréquence Manager, Stéphane Maquaire, directeur général de l'enseigne, s'est attelé à rassurer ses troupes. « C'est la vie d'une entreprise que de voir son actionnariat bouger. Mais si les deux actionnaires sont, sur un certain nombre de sujets, en désaccord, ils sont en grand accord sur la gouvernance », insiste-t-il.

Des paroles nécessaires si l'on songe aux tensions qui règnent en conseil d'administration. Le 22 février, Philippe Houzé, président du directoire des Galeries, s'est fait reconduire dans ses fonctions de PDG de Monoprix, alors même que les accords stipulaient que, à compter du 31 mars 2012, celles-ci devaient échoir à un membre choisi par Casino. Un « coup de force » aussitôt dénoncé par ce dernier, qui a beau jeu de crier au complot, et de rappeler que, lui, s'est toujours montré « fair » : Casino apporte chaque année 40 M € de synergies sur les achats à l'enseigne, et n'est entré au capital de Monoprix que pour aider à prendre le contrôle en douceur de Prisunic, en 1997. Une technique de grignotage interne dans laquelle Jean-Charles Naouri est passé maître : c'est ainsi qu'il a pris le contrôle de Casino, de Franprix-Leader Price, et qu'il compte mettre la main, d'ici à l'été, sur CBD au Brésil. Les Galeries savent donc à quoi s'en tenir.

Monoprix, objet lucratif de la discorde

3,96 Mrds € de CA en 2011, en croissance de 3,2% vs 2010

300 M € de résultat opérationnel, pour une rentabilité de 7,6%

4,4% de marge nette, soit presque deux fois mieux que la moyenne de la grande distribution

440 magasins en France, dont 289 Monoprix, 64 Monop', 18 Dailymonop, 6 Beauty Monop, 3 Monop'Station et 60 Naturalia.

Source : Monoprix

 

UN DÉSACCORD PROFOND APRÈS QUINZE ANS DE PARTENARIAT

Prisunic comme première proie Casino entre au capital de Monoprix en 1997, à hauteur de 21%, pour aider l'enseigne à faire l'acquisition de Prisunic. Casino monte au capital En 2000, se met en place un contrôle paritaire de Monoprix avec Galeries Lafayette. Un accord renouvelé en 2003, puis en 2009, pour trois années supplémentaires, 2012 s'avérant donc une année décisive. Mésentente sur la prolongation Fin 2011, Casino propose de poursuivre le partenariat pour un an, quand Galeries Lafayette entend le faire sur trois ans. Évaluations contradictoires Galeries Lafayette estime la valeur des 50% détenus à 1,95 Mrd €. Casino avance la somme de 700 M €. Méditation impossible Casino rejette le « business plan » sur lequel devait se baser J.P. Morgan, désignée pour arbitrer le conflit. Trop optimiste au vu de la conjoncture, estime Casino. Une offre à 1,35 Mrd € rejetée Le 10 février, Galeries Lafayette propose cette somme à Casino pour lui céder, ou lui racheter, 50% de Monoprix. Casino rejette l'offre. Bras de fer judiciaire Le 20 février, Galeries Lafayette refuse de désigner un nouvel expert, et assigne Casino devant le tribunal de commerce de Paris. Coup de force au conseil d'administration Le 22 février, le mandat de PDG de Philippe Houzé est prolongé alors même que les accords prévoyaient de laisser la présidence à Casino, à compter du 31 mars.

 

STÉPHANE MAQUAIRE, directeur général de Monoprix, sur Fréquence Manager, radio interne de Monoprix

« C'est la vie d'une entreprise que de voir son actionnariat bouger. Mais si les deux actionnaires sont, sur un certain nombre de sujets, en désaccord, ils sont en grand accord sur la gouvernance. »

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Article extrait
du magazine N° 2217

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