Ce « marché gris » qui inquiète l e high-tech

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BRÈVES Alors que les offres de produits électroniques importés prolifèrent sur les places de marché, les marqueset les distributeurs dénoncent une concurrence déloyaleet tirent la sonnette d’alarme.

Faites le test : tapez « GoPro Hero3 Black Edition » dans Google, qui est le modèle haut de gamme de la marque américaine d’Action Cam ou caméra sportive embarquée. Un kaléidoscope de prix apparaît alors : 430 € sur le site de la Fnac, 419 € sur Ubaldi, 373 € sur Amazon… et 279 € sur eBay. Et, attention, il s’agit d’un modèle neuf. Comment le vendeur fait-il pour proposer un produit 160 € moins cher que les grandes enseignes

La réponse est à chercher dans la partie de l’annonce intitulée « lieu où se trouve le produit » : c’est-à-dire Hongkong. Et les annonces comme celle-ci sont légion sur le web. Sur eBay, mais aussi sur PriceMinister, ainsi que sur Groupon. Sur ces plates-formes, des vendeurs professionnels (qui portent le nom de BestBuy Photo, Photo Direct ou encore E-Infinity…) se sont fait une spécialité dans l’import de produits high-tech. Généralement en provenance d’Asie du Sud-Est ou des États-Unis. A priori rien d’illégal à cela (du moins pour l’acheteur). Il ne s’agit pas de contrefaçons, mais de vrais produits acquis en dehors des circuits de distribution classiques. Un peu comme un jean’s Levi’s acheté lors d’un séjour aux États-Unis, en somme.

Volumes non anecdotiques

Sauf qu’avec internet, ce qu’on appelle le « marché gris » commen­cerait à prendre une ampleur inquiétante. Assez, en tout cas, pour que de grands acteurs tirent la sonnette d’alarme. Chef de file de cette contestation : Franck Bywalski, président de la société X-Treme Vidéo, qui commercialise en France les fameuses caméras GoPro. Il dénonce une situation inacceptable de distorsion de concurrence : « Des sites, comme PriceMinister ou Groupon, travaillent avec des revendeurs situés à Hongkong ou ailleurs. Résultat : nous trouvons sur leurs sites des baisses de prix pour nos produits allant jusqu’à 40%. » Et les volumes n’ont rien d’anecdotique, à l’entendre. Près de 10% des GoPro utilisées en France seraient ainsi achetées sur le marché gris. Et GoPro ne serait pas la marque la plus touchée dans l’Hexagone. Selon Franck Bywalski, elle n’arrive qu’en troisième position, derrière les produits pharmaceutiques de Johnson & Johnson et les appareils d’Apple.

Et il n’y a pas que les industriels qui en sont victimes. Les distributeurs aussi commencent à montrer leur agacement. C’est notamment le cas de Darty, qui estime que cette pratique fragilise son modèle économique. « Le problème pour des sites comme le nôtre, c’est que nous avons des robots qui adaptent nos prix sur les plus bas du marché, explique Régis Schultz, président de l’enseigne d’électrodomestique. Or, quand un site propose un produit acheminé par un importateur étranger qui ne paie ni la TVA, ni les droits de douane, ni même la taxe des DEEE [les déchets d’équipement électronique, NDLR], nous nous alignons sur un prix de revente à perte… »

La troisième victime étant, bien évidemment, l’État. Car outre le fait que les importateurs jouent sur les taux de change pour proposer des prix défiant toute concurrence, ils profitent surtout de l’absence de fiscalisation de leur pratique. TVA, droits de douanes, impôts sur les sociétés… sont autant d’économies pour les importateurs et autant de manque à gagner pour l’État. Informés, les pouvoirs publics se disent « préoccupés par cette situation ». « Mais on ne voit rien venir », déplore Régis Schultz.

Belle langue de bois

Seule solution selon eux : que les places de marché fassent le ménage parmi leurs vendeurs, comme elles l’ont réalisé naguère pour les contrefacteurs. Mais lorsqu’on les interroge, les sites manient une très belle langue de bois : « Chaque vendeur souhaitant diffuser ses offres est tenu de respecter la réglementation applicable à son activité, et c’est un aspect auquel nous sommes particulièrement attentifs », essaie de justifier Olivier Mathiot, directeur marketing et cofondateur de PriceMinister. « Ce n’est pas de notre faute si de méchants importateurs prospèrent sur ce marché gris », dit-il en fait en substance.

Un argument qui ne tient pas, selon Franck Bywalski : « Les avocats de Groupon ou de PriceMinister disent qu’ils ne sont pas responsables. Qu’il s’agit d’une place de marché abritée sur leur site et non pas de produits vendus directement sur leur propre site. Nous pensons, de notre côté, qu’étant coresponsables, ils sont également compli­ces de ces fraudeurs. » La justice finira certainement par les mettre d’accord…

Un phénomène qui gagne du terrain

  • Quels effets ? Distorsion de concurrence pour les distributeurs qui ne peuvent s’aligner sur des vendeursne payant ni TVA ni droits de douane. Le rabais peut atteindre 40% du prix. Perte pour les filiales des marques.
  • C’est quoi ? Des produits achetés par un importateur sur un marché où les prix sont bas (en général en Asie), réimportés sans l’accord du fabricant en France et vendus surles market places de sites de vente.
  • Qui est touché ?  Les fabricants de produits high-tech surtout, car ils commercialisent des produitsde petite taille età forte valeur.Les marquesles plus touchéesen France : Apple, GoPro, Nikon…
  • Quelle ampleur ?  Difficile à chiffrer. X-Treme Vidéo,qui commercialise GoPro en France, estime que son manque à gagner était de 6 à 10 M € en 2013, sur un CA de 100 M €. Nikon l’évalue à 5%de ses ventes.

Les « responsables »

Olivier Mathiot, cofondateur et directeur marketing de PriceMinister
« Notre plate-forme est amenée à recevoir les annonces d’acteurs étrangers, dans un cadre mondialisé. Chaque vendeur souhaitant diffuser ses offres sur PriceMinister-Rakutenest tenu de respecterla réglementation applicable à son activité. Et c’est un aspect auquel nous sommes attentifs, commeen atteste notre engagement continu depuis des annéesen matière de lutte contre la contrefaçon. »

Les victimes

Régis Schultz, président de Darty
« Le problème pour des sites comme le nôtre, c’est que nous avons des robots qui adaptentnos prix aux plus bas du marché.Or, quand on se retrouve en concurrence avec des sites qui ne paient pas la TVA ou les droits de douane, on ne peut pas s’aligner. » Franck Bywalski, président de X-Treme Vidéo, qui commercialise la marque GoPro en France
« Sur une GoPro Hero3 Black Edition, il peut y avoir 90 €de différence. C’est une concurrence déloyale quenous avons dénoncée auprèsdes pouvoirs publics pour faire interdire ce type de pratique. »

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Article extrait
du magazine N° 2314

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