Comment la grande distribution gère la pénurie

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L'ÉVÉNEMENT DE LA SEMAINELa grande distribution tente d'assurer dans l'urgence le fonctionnement de ses stations-service, via la mutualisation des stocks et les appels au civisme. Si la situation perdure, ruptures de livraisons et baisse de fréquentation sont à craindre.

station service

La phrase

« Tous les efforts des distributeurs et des pouvoirs publics contribuent à rendre possible un véritable service minimum des carburants. »

Alexandre de Benoist, délégué général de l'UIP

Le carburant va mettre un certain temps à retrouver le chemin des réservoirs. Lundi 25 octobre, jour de bouclage de cet article, environ un quart des stations-service françaises n'étaient pas approvisionnées, et sept des douze raffineries françaises avaient décidé de poursuivre la grève. Raison de plus pour que les grandes surfaces, qui assurent 60 % des ventes de carburants en France, tentent d'assurer un véritable service minimum à la pompe. Vendredi 22, les patrons de Carfuel et de Petrovex, filiales carburants de Carrefour et d'Auchan, rencontraient le Premier ministre François Fillon à ce sujet, alors que celui de Distridyn (filiale commune à Casino et à Cora) devisait avec Jean-Louis Borloo, ministre de l'Énergie. Tous les jours, une réunion de crise se tient entre les divers acteurs du monde pétrolier et les pouvoirs publics, pour planifier l'allocation de la ressource et tenter de débloquer la situation.

Les stocks ont ainsi été mis en commun, autorisant les opérateurs à se fournir partout où c'est possible. À titre d'exemple, Intermarché peut dorénavant se fournir chez Total en cas de besoin pour améliorer la fluidité des échanges, et parer au plus pressé. « Ensuite, au niveau logistique, chaque enseigne donne ses ordres pour que les sociétés de transports s'organisent. Les stations-service font remonter leurs besoins et leur niveau de stock, avec une fréquence plus élevée que d'habitude », explique Alexandre de Benoist, délégué général de l'UIP. L'Union des importateurs indépendants de pétrole, qui regroupe les filiales carburant de Carrefour, d'Auchan, de Casino et de Cora précise que la profession a renforcé les courants d'importation sur le gazole. Sur l'essence, un effort spécifique est à fournir, car la France, traditionnellement excédentaire, doit mettre en place des filières d'approvisionnement dans l'urgence. Samedi, un premier bateau de 11 millions de litres d'essence est arrivé à Rouen, affrété par l'ensemble des distributeurs (Casino, Cora, Intermarché, Auchan, Carrefour, Leclerc et Système U). Cette cargaison sera suivie par d'autres en milieu de semaine. « Il y a des importations par voie terrestre, fluviale, ferrée. Tout ce courant d'importation monte en puissance. Il manque environ 50 000 m3 par jour pour assurer la consommation habituelle, qui atteint 150 000 m3. La différence est puisée dans les stocks de réserve », indiquait vendredi Alexandre de Benoist. Le régime d'incorporation d'un minimum d'agrocarburant pour répondre aux directives européennes a aussi été suspendu, pour ne pas entraver la distribution.

 

Absence de communication globale

En station, de nombreux directeurs limitent les pleins à 30 l maximum par personne, ou fixent un plafond (entre 30 et 50 €) pour permettre à un maximum de clients de se ravitailler. « Notre pompiste a été briefé pour expliquer aux clients les raisons de la mise en place de ce quota de gazole, et aussi pour calmer les clients les plus stressés », témoigne Eric Mozas, patron de l'Intermarché de Le Quesnoy (Nord).

Ni les pétroliers, ni les enseignes de distribution n'ont mis en place de stratégie de communication particulière, à l'exception de panneaux en station. « La meilleure communication, ce sont les faits. Mieux vaut dire simplement qu'on se mobilise jour et nuit », détaille Alexandre de Benoist, plutôt circonspect quant à l'optimisme constamment avancé par les pouvoirs publics. Pour y voir plus clair sur la disponibilité en station, les seules avancées sont l'oeuvre de sites internet animés par des bénévoles. « Dans une telle situation, l'automobiliste ne nous impute pas la pénurie. Nous pouvons uniquement communiquer sur la raison de limiter le litrage, indique Thierry Desouches, responsable de la communication chez Système U. En interne, pour les associés, il y a une chaîne de mails, dont la fréquence est renforcée, ce qui n'empêche pas d'être confronté à des changements incessants. À 8 heures du matin, un entrepôt près d'Angers était fermé, puis ouvert à 10 heures. C'est le jeu du chat et de la souris. » « Pour nous, il n'y avait aucune crise à gérer, simplement un afflux de clients plus important, note pour sa part Jean-Paul Bonin, directeur du Centre E. Leclerc de Grezieu-la-Varenne (69). Nous n'avons donc pas mis en place de communication particulière auprès de nos clients ou de nos salariés. » Seul magasin de la zone à être correctement fourni en carburant, sa station a enregistré une affluence record et vu son chiffre d'affaires multiplié par deux en une semaine, le tout doublé d'une hausse « sensible » du chiffre d'affaires du magasin.

 

Un risque sur la consommation ? 

Une éventuelle pénurie en station n'est pas forcément gênante pour les finances des distributeurs, qui se servent du carburant comme un produit d'appel. Mais les conséquences pourraient être plus pénalisantes en matière de fréquentation et d'approvisionnement en produits alimentaires. Inquiets de tomber en panne sur le trajet des magasins situés en dehors des villes, les Français pourraient être tentés de moins se déplacer. Selon notre confrère la Tribune, Auchan connaîtrait ainsi une explosion de ses ventes en ligne de 20 %. Encore faut-il disposer du carburant nécessaire aux livraisons à domicile... Contactées par LSA, rares sont les enseignes à avoir réagi.

L'inquiétude gagne la Fédération nationale des transports routiers, qui demande le déblocage des dépôts, soulignant l'aggravation des risques de pénurie pour les transporteurs « et donc l'impossibilité à terme pour ces entreprises d'approvisionner les usines et les magasins ». Et attention à la contagion. Lundi 25, l'Ania a demandé une priorité d'accès au carburant pour la circulation des produits alimentaires, faute de quoi « nombre d'usines ne pourront plus être approvisionnées en matières premières ». Face au spectre de la pénurie en rayons, certains s'organisent. Stéphane Fernandez, directeur du Super U de Saint-Sorlin-en-Valloire (26), a effectué des commandes complémentaires en produits de base. Car nul ne sait combien de temps le blocage des raffineries et dépôts durera, et quel sera l'impact sur la consommation. Seul patron de la distribution à s'exprimer sur le sujet, Michel-Édouard Leclerc, dans les Échos, a observé une hausse des achats de précaution précédant une baisse de la fréquentation. Ce climat « va affecter les chiffres de la consommation française pour octobre », prédit le président des centres E. Leclerc. À l'heure ou nous mettons sous presse, il est aussi difficile de mesurer les retombées sur les achats que de connaître précisément le nombre de stations à sec.

Ce qu'ils font :

  • Ils importent massivement du carburant depuis l'étranger, ou en direct pour les magasins proches des zones frontalières.
  • Ils mutualisent les stocks entre pétroliers et GMS, pour être plus flexibles et plus rapides.
  • Ils limitent les achats des particuliers en fixant un volume (généralement 30 l) ou un montant plancher (entre 30 et 50 € par plein).

Ce qu'ils craignent

  • Une limitation des déplacements des automobilistes, qui pourrait se répercuter sur les achats.
  • Une diminution des livraisons et des approvisionnements des magasins en produits alimentaires.
  • Des problèmes sur les produits frais, de type fruits et légumes ou poissons, dont la durée de vie est très courte.

Eric Mozas,patron de l’Intermarché Le Quesnoy (Nord) : "Chaque directeur de magasin est maître à bord"

 

« Il n'y a pas de stratégie d'enseigne au plan national en matière de procédures à suivre, chaque directeur est maître à bord. Dès le début du blocage des raffineries, j'ai instauré un quota de 30 l de gazole par client. Pour fluidifier le trafic aux pompes et limiter le surstockage. J'ai aussi fermé la station la nuit pour éviter les ruptures, ce qui n'est arrivé qu'une fois depuis le début des grèves [...] J'ai aussi informé et rassuré les membres du personnel dont certains parcourent chaque jour de nombreux kilomètres. Mais je suis serein, car j'ai décidé depuis toujours d'avoir une réserve de 4 000 l de carburants blancs et de 6 000 l de gazole en cas de grave crise. Elle est destinée aux besoins propres du magasin : personnel, véhicules de livraison et de location. Nous n'avons pas eu à l'utiliser. Notre station est importante (8 pistes pour 288 000 l de carburants distribués par semaine) et, lors de crises antérieures, elle a déjà été réquisitionnée par la préfecture pour les services d'urgence. Là, ce n'est pas le cas, ce qui tend à prouver que la situation est moins critique ici. Il faut dire que, comme pour toute zone frontalière, il est possible de s'approvisionner en Belgique. »

Jean-Luc Arnaud,directeur du magasin Carrefour Planet d’Écully (69) : "Très peu de pédagogie à faire auprès des clients"

 

« Carrefour France a mis en place une cellule de crise qui se réunit tous les jours pour faire le point sur l'état des stocks au niveau national, le nombre de stations fermées ou en restriction, et envoie un mémo à l'ensemble des directeurs de magasin pour faire le point sur la situation et donner la stratégie à adopter. Notre point de vente a mis en place plusieurs règles comme la fermeture de la station automatique durant la fermeture du magasin, et une restriction à 50 E de carburant par véhicule. Carrefour France à envoyé à Carrefour Écully un kit de communication qui comprend des affichettes et des panneaux, pour rappeler aux automobilistes les règles à respecter ou les raisons de la fermeture de la station. »

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Article extrait
du magazine N° 2156

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