Crise laitière : des aides qui arrivent trop tard et à front renversé ?

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 Les producteurs laitiers peuvent recevoir des aides financières très importantes, à la hauteur de leur difficultés, mais qui ont des effets pervers sur la production laitière alors que les cours remontent drastiquement, et ajoutant au déséquilibre de la filière bovine...Et elles pourraient aussi peser sur les négociations commerciales pour les produits laitiers…

Le ministre de l'Agriculture met 150 millions d'euros pour faire baisser la production laitière. Mais est-ce le bon moment ?
Le ministre de l'Agriculture met 150 millions d'euros pour faire baisser la production laitière. Mais est-ce le bon moment ?

 Stéphane Le Foll crie victoire. A juste titre. Après deux ans de combats au niveau européen, les subventions vont être distribués aux éleveurs laitiers. Chaque litre de lait qu’ils ne produiront pas sera payé 0,24 centimes le litre, contre 0,28 quand ils le produisent, mais dont il faut retrancher les coûts de production (traite, aliments, etc). Ils ont donc tout intérêt à ne plus produire. Le ministre dispose de 150 millions d’euros : 13 000 d’entre eux - 10 % environ - ont déposé des demandes de production. Laquelle est déjà en baisse de 7 % “naturellement”, en raison de la crise du marché. Et une chute de la production tout aussi vertigineuse est observée dans tous les pays européens.

Sauf que la mesure arrive trop tard. Il aurait fallu la mettre en place bien plus tôt. Car aujourd’hui, c’est un risque de pénurie qui se profile dans toute l’Europe. Les prix risquent de flamber en sens inverse. D’ailleurs, lors d’une conférence de presse à la FNPL, Thierry Roquefeuil se disait satisfait des mesures - il les défend depuis deux ans - mais ne se risquait pas à pronostiquer s’il s’agissait d’un bon calcul pour les éleveurs. Tout dépend, en réalité, de leur situation financière personnelle. Car ceux qui ont les reins solides voient arriver des hausses de prix phénoménales sur certains produits, beurre, poudre et gouda (voir graphiques) 

Les prix du Gouda et du Masdaam, par exemple, flambent depuis le mois de juin. Le Gouda valait 2 € le kilo en Allemagne (source ZMB) en avril. Il est à 3 € en septembre. Idem pour le Masdaam, son semblable (le fameux Leerdammer) dont le prix est essentiellement fixé par la coopérative néerlandaise Friedsland Campina, qui en détient le quasi-monopole. Autre produit de grande consommation à flamber, la plaquette de beurre. De 0,25 centimes le kilo en avril, elle se négocie actuellement à 0,40 € le kilo en France ! Dans quelques semaines, les premiers prix vont donc flamber sur les étals, ces derniers étant renégociés au prix du marché tous les mois. Et le reste va suivre, crème, lait, fromages, yaourts.

En Allemagne, les hausses de prix sont répercutées immédiatement

“En Allemagne, les prix avec les industriels sont révisés tous les six mois, en mai et novembre, explique Gérard Calbrix, économiste à la FNIL. Aldi et Lidl représentent 60 % du marché, ils vont répercuter les hausses immédiatement. En France, sauf pour les premiers prix, ce n’est pas possible. Les contrats sont signés pour un an. Et les industriels ne s’attendent pas à ce que les hausses de tarifs soient acceptées facilement par la distribution. Ni à un soutien des politiques, alors que se profile l’élection présidentielle”. Son président, Olivier Picot, est plus confiant…”La balle est aux mains de la distribution si elle ne veut pas priver les producteurs de l’embellie”. Il mise sur un soutien des producteurs pour aider les industriels et les coopératives à passer des hausses de tarifs ! Sans doute pour récompenser l'effort spontané de Lactalis (presque) de mieux rémunérer ses producteurs...

Pour les marques des produits laitiers de grande consommation, le numéro de rodéo des négociations commerciales risque tout de même d’être tonique. D’autant que depuis trois ans, les industriels qui les produisent ont beaucoup perdu en poids médiatique pendant la période cruciale des négociations de janvier et février. Les producteurs se sont emparés du sujet à leur bénéfice, qu’ils développent à longueur de journée pendant le Salon de l’Agriculture, demandant le soutien des politiques qui passent sur les stands, comme des distributeurs, qui les écoutent attentivement. Inutile d’attirer des tracteurs sur les parkings, ils ne viennent pas pour faire de gros achats, mais pour les empêcher. “Opération zéro marge pour la distribution”, avait même été un des mots d’ordre l’an dernier. Efficace. Toute la distribution s’est ralliée à la “Charte des valeurs laitières” proposée par la fédération laitière de Thierry Roquefeuil !

La crise laitière fait chuter le prix du steack

En clair, non seulement le marché s’est retourné à la hausse, mais les subventions pour baisser la production vont contribuer à faire flamber les prix du lait produit en France. Les industriels devront donc le payer plus cher, et donc réduire leur capacité d’exportation, et faire face à la distribution ! La situation est d’ailleurs durable, car les éleveurs les plus fragiles, qui ont dû réduire leur cheptel pour ne pas avoir à en supporter le coût alors que les prix étaient au plus bas, n’auront pas non plus les moyens d’investir pour racheter des vaches. D’où la question posée à des proches de Thierry Roquefeuil, il y a quelques semaines. Pour réduire la production, faut-il envoyer des vaches à l’abattoir ou réduire la traite ? “A chacun de voir selon sa situation”. Effectivement, selon que l’éleveur voit l’avenir en rose ou en noir, la direction que prend l’animal n’est pas le même. Et à date, c’est bien l’abattage qui semble être choisi.

Nul besoin de statistiques pour le constater. Il suffit de se rendre dans un supermarché de la région parisienne. Le kilo de steack à griller (tendre et de très bonne qualité) est tombé à...8 €. Sans aucune affichette pour indiquer qu’il s’agit d’une super-promotion, ce qui pourrait attirer les consommateurs, mais la FNSEA n’en veut pas et il n’est pas question en ces temps de crise d’énerver les éleveurs. Le kilo de steack haché, pourtant de plus mauvaise qualité, est à 10 euros et le tournedos filet à 42 € ! L’échelle de valeur des morceaux est bouleversée, les écarts incompréhensibles. Et c'est bien dû à l'afflux de viande qui découle de la crise laitière.

Le prix du kilo de porc s'envole

Pis, le prix du kilo de porc, habituellement trois à quatre fois moins cher que le steack, est à 9 € le kilo, soit plus cher d’1 €. Et il est trop gras, les abatteurs écoulant probablement des stocks de porc qui ont été gardés trop longtemps à la ferme, faute de débouchés. Ce prix s’explique par des cours qui ont bondi, de 1,05 à 1,47 €, du fait de la demande chinoise. Du coup, il n’est plus question du fameux “fonds porcin” que les distributeurs, à la demande de la FNSEA, devaient mettre en place pour aider les éleveurs de porcs. Il est tombé à l’eau. Mais au moins, ce fond ne prévoyait pas une réduction de la production porcine. C’est heureux, car aujourd’hui, soit le porc serait encore plus cher, soit les éleveurs passeraient à côté de prix rémunérateurs !

La FNSEA avait aussi essayé de mettre en place un fonds de solidarité entre céréaliers et filière animale, il y a quelques années, qui n’a jamais vu le jour. Là encore, c’est heureux, vu la conjoncture que traversent les céréaliers aujourd’hui. La subvention laitière de Stéphane Le Foll ne connaîtra pas le même sort, puisqu’elle va être versée. La seule question est de savoir si elle ne vient pas à front renversé, c’est à dire au plus mauvais moment, quand les cours repartent à la hausse, puisqu’elle vise à limiter la production. Les producteurs et les industriels manqueront peut-être des opportunités de marchés que d’autres sauront prendre. La régulation, face à la volatilité, est sans doute une nécessité. Il fallait - il faut - des aides pour les agriculteurs. Mais à condition qu’elles soient synchrones avec les marchés...

Sauver les vaches laitières

La Fédération nationale des producteurs laitiers a certes une toute autre vision. “Même les Pays du Nord de l’Europe, réfractaires par principe à toutes actions sur les marchés, ont utilisé le dispositif mis en place. Le pragmatisme a vaincu les positions idéologiques”, indique un communiqué du syndicat agricole. Certes, mais comme disait Edgar Faure, “ce n’est pas la girouette qui tourne, c’est le vent…” En l'occurrence, le retournement du marché. Bien sûr, il faut s’appuyer sur un solide talent de communication pour prendre un virage sur l’aile. La FNPL n’en manque pas. Peut-être faut-il sauver les vaches laitières, vérifier si la mesure est vraiment favorable à la fois aux éleveurs laitiers et à la compétitivité de la filière laitière ; entre baisse de la production et subventions, et hausse de la production et prix rémunérateurs, faire des calculs savants pour savoir ce qui rapporte le plus. En règle générale, c’est la compétitivité et l’adéquation de l’offre à la demande... 

 

 

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1 commentaire

DISS Christophe

01/10/2016 12h56 - DISS Christophe

Ce qu'il faut aussi préciser, c'est qu'actuellement, le prix du lait de vache payé aux producteurs ne suit pas le marché. Ce qui veut dire que des marges s'empochent actuellement en aval depuis le début de l'été. Une baisse de la production d'ici la hausse des prix payés aux producteurs ne va pas faire tant de mal que ça aux industriels. Si les valorisations sorties usine connaissent un hausse de 30%, de juin à septembre, imaginé ce que celà représente sur 8 milliards de litre de lait collecté (grosso modo, 1/3 de la collecte nationale). Pour les producteurs laitiers payés à 275 €/1000L, celà représente un manque à gagner d'au moins 660 millions d'euros (30% de hausse du prix sur 4 mois et sur 8 milliards de litre de lait) que la centaine de millions d'euros de l'état ne peut dans tout les cas pas rattraper. Si les industriels veulent du lait, alors qu'ils le payent de telle façon à ce que la mesure du gouvernement ne soit plus assez "compétitive". Faudra pas venir se plaindre après coup...

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