Darwinisme économique [Edito]

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yves puget

Samedi 15 mai 2021, les derniers Debenhams ont fermé leurs portes. En 1778, William Clark avait commencé avec une boutique de textile à Londres. Puis les grands magasins sont devenus des symboles de la société de consommation et les moteurs des immenses centres commerciaux qui ont ­essaimé aux États-Unis. Des décennies plus tard, le déclin s’amorça avec le succès d’Amazon, l’essor de la fast-fashion (H & M, Zara…) et des loyers devenus prohibitifs. Dans un environnement stable, toutes ces entreprises en difficulté (House of Fraser, Sears aux États-Unis….) auraient pu survivre. Mais la mission s’est avérée délicate dans le contexte actuel. C’est ici que certains parlent de « darwinisme économique ». Darwin, ce naturaliste britannique qui écrivit en 1838 que « les espèces qui survivent ne sont pas les espèces les plus fortes, ni les plus intelligentes, mais celles qui s’adaptent le mieux aux changements ».

Un genou à terre, les grands magasins ont certes cherché à se réinventer. Ils ont développé des plates-formes d’e-commerce, créé des expériences uniques (cours, coins beauté, bars éphémères, etc.). Mais ils sont restés trop dépendants des ventes physiques. Attention toutefois de ne pas les enterrer trop vite. La fin des grands magasins – comme la fin de l’hyper – est un thème récurrent depuis déjà plusieurs décennies. Jusqu’ici, ce format de vente a toujours su rebondir et il existe des raisons d’espérer un retour en grâce. Pour commencer, on ne raye pas comme cela de la carte commerciale les Galeries Lafayette Haussmann de Paris, ses 70 000 m² exploités et surtout ses presque 2 milliards d’euros de chiffre d’affaires ! Les touristes, plus de la moitié de ses ventes, reviendront bien un jour ou l’autre. Et puis la complémentarité magasins physiques/e-commerce, renforcée par l’épidémie, pourrait favoriser des magasins avec un peu moins de mètres carrés, mais avec plus d’exposition et de démonstration. Et là, quoi de mieux qu’un lieu historique ! Le Bon Marché a été, pour partie, construit par Gustave Eiffel et la coupole des Galeries Lafayette (1 000 m²) a été conçue en 1912…

Enfin, le commerce dépend certes de la conjoncture, mais aussi et surtout de la vista de ses dirigeants. À Paris, la plupart des grands magasins ont été créés par une grande géné­ration d’entrepreneurs, les Aristide Boucicaut et autres Théophile Bader et Alphonse Kahn. Et si Debenhams a tenu deux cent quarante-trois ans, c’est aussi parce qu’un investisseur, William Debenham, est entré au capital de ce qui n’était que Flint & Clark et qui devint Clark & Debenham. Ce qui marqua le début de la croissance.

Avec la Samaritaine, l’histoire pourrait se répéter. Ce grand magasin était voué à disparaître du devant de la scène. Mais là aussi, un investisseur est arrivé. Pourtant, personne n’avait imaginé que Bernard Arnault accepterait quinze ans de travaux et mettrait 750 millions d’euros sur la table ! Mais pour proposer une autre Samaritaine : 20 000 m² de surface de vente, un grand hôtel de 72 chambres et suites, 12 points de restauration… Finalement, l’ouverture prochaine de ce lieu « repositionné » et la fin de Debenhams démontrent à quel point deux vieilles idées du XIXe siècle sont toujours à l’ordre du jour : le grand magasin, et le darwinisme… 

ypuget@lsa.fr @pugetyves

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Article extrait
du magazine N° 2653

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