Derrière Lutz, les Seifert, sulfureux repreneurs de But

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Le numéro trois du meuble en France, But, a reconnu être entré en négociations exclusives avec le groupe autrichien XXXLutz détenu par les frères Richard et Andreas Seifert. À la réputation sociale déplorable. Analyse.

Les magasins XXXLutz sont reconnaissables grâce à leur énorme chaise rouge (ici celui de Zams, en Autriche).
Les magasins XXXLutz sont reconnaissables grâce à leur énorme chaise rouge (ici celui de Zams, en Autriche).© © LUTZ

«Les frères Seifert veulent racheter But ? Pfff… Je souhaite bon courage à leurs futurs salariés français… » Stephan Weis-Will alterne entre la colère et la résignation lorsqu’il parle de Richard et Andreas Seifert, les patrons et propriétaires de XXXLutz. Le secrétaire général du Syndicat des services Ver.di pour la région Rhin-Neckar se bat depuis des années contre les pratiques de cette fratrie autrichienne, qui utilise toutes les astuces pour réduire ses impôts et faire pression sur son personnel.

Ces deux soixantenaires sont devenus au fil des années pres­que aussi discrets que la famille Albrecht, propriétaire d’Aldi. La dernière grande interview de l’aîné, Richard Seifert, aujourd’hui âgé de 66 ans, remonte à… 2007, dans les colonnes du quotidien munichois Süddeutsche Zeitung (SZ). Depuis, c’est le porte-parole du distributeur, Thomas Saliger, qui est supposé répondre aux journalistes. Contacté par LSA, ce charpentier de formation n’a donné aucune réponse à nos nombreuses demandes. Cette discrétion s’explique…

Le parcours des frères Seifert ressemble presque à un conte de fée, avec ses vilains secrets. C’est à leur arrivée, au début des années 70, que le groupe créé par leur mère, Gertrude Lutz, va décoller. Avec ses deux fils, qui ont tous deux fait des études de droit, la famille se lance dans une politique d’expansion agressive qu’elle poursuit encore. Leur cible : des grands magasins de meubles familiaux d’une superficie minimale de 10 000 m² en Autriche et de 15 000 m² en Allemagne. La condition, selon Richard Seifert dans son entretien à SZ, pour être rentable.

Après l’Autriche, l’Allemagne

Mais, après avoir bouclé en moyenne trois acquisitions par an dans les années 70, la fratrie s’est retrouvée à l’étroit dans sa nation alpine. C’est donc tout naturellement qu’elle s’est tournée vers son voisin germanique.

Leur premier magasin en République fédérale est inauguré en 1990. La famille Seifert n’a, depuis, jamais cessé d’acquérir des points de vente aux quatre coins du pays. Pour regrouper toutes ces filiales autour d’un même label, les deux frères ont, en 1999, rebaptisé leur société XXXLutz, toujours basée à Wels, lieu de naissance du premier magasin, ouvert par leur mère en 1945.

Ils ne vont pas se contenter d’ouvrir des grands « flagships », reconnaissables grâce à l’immense chaise rouge de 25 mètres de haut qui trône à l’entrée. Ils vont aussi créer plusieurs enseignes discount. Möbelix et Mömax pour les meubles, et Domäne pour les articles de déco, à prix cassés.

Ce véritable empire, dont les revenus ont bondi de 19% l’an dernier pour atteindre 3,44 Mrds€, selon la presse autrichienne, compte aujourd’hui 236 points de vente en Autriche, en Allemagne, en République tchèque, en Slovaquie, en Slovénie, en Hongrie, en Croatie, en Bulgarie, en Serbie et en… Suède. Jamais à court de provocations, les Seifert ont en effet inauguré en 2000, à Malmö, un magasin de 25 000 m2 sur les terres d’Ikea. Les frères ne cachent pas leur envie de coiffer au poteau leur rival scandinave. Leurs 20 800 salariés ne doivent, pour cela, reculer devant aucun effort pour développer leurs filiales.

La politique commerciale du groupe est, en effet, très agressive. Ses publicités vantent souvent des rabais de 60% à 70%. Leurs fournisseurs ne voient pas d’un bon œil cette stratégie. « Ces réclames trompent les consommateurs, critique Dirk-Uwe Klaas, le président de l’Association des industriels allemands de l’ameublement (VDM). Soit les distributeurs ont gonflé leurs prix au départ à des niveaux stratosphériques, soit ils ont mal fait leurs calculs et vendent à perte. »

Certains fabricants tels Interlübke et Kettnaker ont, pendant un temps, refusé d’être référencés chez XXXLutz, mais la plupart d’entre eux ont dû revenir sur leurs pas, car cette enseigne est devenue tellement énorme qu’il est difficile pour un industriel de ne pas proposer ses produits dans ces magasins. Les autres distributeurs ont, eux aussi, de plus en plus de mal à résister au géant autrichien. ­Ainsi, Gerhard Mahler a-t-il dû se résoudre, l’an dernier, à céder son point de vente de 40 000 m² à Wolfrathausen, près de Munich, à… XXXLutz. Ses anciens salariés sont aujourd’hui terrorisés de travailler pour leurs nouveaux patrons.

Le bâton sans la carotte

Les Seifert ont, en effet, pris l’habitude de manager avec un bâton en oubliant la carotte. Après avoir racheté, en 2004, le grand magasin Karstadt de Theresienhöhe, à Munich, les deux frères ont averti le personnel, raconte le syndicaliste Georg ­Wäsler dans le quotidien Merkur : « Nous n’avons pas besoin de comité d’entreprise, et on ne connaît par les syndicats. » Obligés de signer de nouveaux contrats de travail les obligeant à rester à leur poste 42 heures, contre 37,5 heures auparavant, la moitié des 400 salariés ont préféré démissionner. Et quand, faute de rentabilité, ce magasin a été fermé en 2013, les 160 employés ont été prévenus qu’ils étaient licenciés avec effet immédiat. Le lendemain matin, les codes d’accès aux portes avaient été changés, et ceux qui souhaitaient reprendre leurs effets personnels devaient être accompagnés par un gardien. Les stocks ont, eux, été vendus par d’autres salariés du groupe.

Des méthodes dures, mais légales. « Leur comportement est scandaleux. Ils sont inhumains et méprisants, mais ils parviennent à exploiter tous les vides juridiques, déplore Stephan Weis-Will. Chaque point de vente dépend d’une société propre qui est une coquille vide. Quand on trouve des irrégularités, et elles sont nombreuses, on lance des procès, mais l’entreprise rattachée au magasin n’a aucun actif. On n’obtient donc rien. On voit ainsi les employés travaillant parfois 50 heures sans salaire minimum perdre leurs primes de Noël et de vacances. »

Jamais à court d’ambition

Au sommet de cet empire opaque, figurent plusieurs entités basées à Malte, croit savoir la presse autrichienne, où les taxes sur les entreprises peuvent tomber à 5%.

Jamais à court d’ambition, XXXLutz a récemment lancé une centrale, Giga International, dont l’objectif déclaré est de devenir « le numéro un mondial en termes d’achats ». Ce groupement se charge déjà de tous les achats de Lutz, qui pèse environ 4 Mrds€. Mais son directeur, Gerald Socher, négocierait avec d’autres distributeurs indépendants pour grossir encore. Les négociations exclusives avec les actionnaires de But représentent un nouveau pas dans cette stratégie de croissance. Leurs futurs salariés français peuvent toutefois s’inquiéter de travailler pour un groupe que Manager Magazin a qualifié de « plus dur employeur d’Allemagne »…

En chiffres

  • 3,44 Milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2015
  • 236 magasins
  • 10 pays

Sources : groupe et presse

Dates clés

  • 1945 : ouverture du premier magasin Lutz à Wels, en Autriche
  • 1976 : lancement de la politique d’expansion du groupe codirigé par les frères Richard et Andreas
  • 1989 : inauguration du premier magasin à bas prix Möbelix
  • 1990 : arrivée en Allemagne
  • 2002 : création de l’enseigne à bas prix Mömax
  • 2007 : lancement du projet d’expansion en Europe de l’Est, baptisé Europa Möbel, avec l’ouverture de points de vente en République tchèque et en Slovaquie

« Si le [syndicat] Ver.di continue sur la même voix avec le soutien des médias, nous savons clairement où nous allons aboutir : la résurgence du communisme. »

Richard Seifert, dans une lettre ouverte adressée au magazine « Möbelkultur »

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Article extrait
du magazine N° 2422

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