Des consommateurs difficiles à éduquer

|

ENQUÊTEAdeptes du « pas vu pas pris », les internautes français sont de plus en plus nombreux à télécharger illégalement sur internet malgré les mises en garde des industriels de la musique, du cinéma ou des jeux vidéos.

«Il fut un temps où l'on trouvait cela très cool de télécharger sur internet, ironise Pascal Nègre, le président d'Universal Music France. Aujourd'hui, on n'a jamais autant consommé de musique...et on ne l'a jamais aussi peu payée. Il n'y a pas de crise de la consommation mais du support. Internet est devenu l'accès à la plus grande discothèque du monde. Le problème est d'en faire payer l'entrée. » C'est le cauchemar numéro un des maisons de disques, loin devant les mésaventures fiscales de Florent Pagny ou le naufrage commercial des What For. Avec la démocratisation de l'accès internet à haut débit et des graveurs, le piratage est passé d'une pratique anecdotique à un phénomène de masse.

Un profil masculin

On estime à près de 130 millions le nombre de morceaux de musique illégaux échangés quotidiennement sur le réseau mondial. À 35 millions le nombre de « téléchargeurs » aux États-Unis (selon l'institut de recherche Pew Internet and American Life Project). À 600 000 le nombre de films téléchargés chaque jour (selon l'Association américaine des producteurs cinématographiques-MPAA). Et à six millions le nombre d'internautes qui vont quotidiennement faire leur marché grâce au logiciel d'échange Kazaa, ennemi public numéro un des détenteurs de droits. « Une arme de destruction massive de la propriété intellectuelle », selon Christophe Girard, adjoint au maire de Paris chargé de la culture. Plus spectaculaire encore : le nombre d'albums copiés et piratés a rattrapé, voire dépassé le nombre de CD vendus dans les magasins et le marché mondial du disque a connu sa quatrième année consécutive de récession. Longtemps épargnée, la France a vu ses ventes de disques chuter de façon inquiétante sur les neuf premiers mois de l'année (- 13,5 % en chiffre d'affaires et - 8,9 % en unités vendues). Une tendance française que corrobore la récente étude publiée par le Centre de recherche pour l'étude et l'observation des conditions de vie (Crédoc). Qui évalue le nombre de pirates dans notre pays à... huit millions ! D'après cette enquête réalisée en juin 2003, un internaute sur trois fréquente aujourd'hui les réseaux pair-à-pair (peer-to-peer). «Huit millions, c'est un chiffre considérable, les estimations tournaient autour de deux millions, reconnaît, Régis Bigot, directeur adjoint du développement des conditions de vie et aspirations de vie des Français au Crédoc. Mais attention, il faut préciser qu'il ne s'agit pas forcément d'une pratique régulière pour tous ces internautes. » Dans l'Hexagone, la piraterie s'est étendue au rythme du développement des connexions internet à haut débit. Aujourd'hui, d'après les chiffres du Crédoc près d'un adulte sur deux dispose d'un ordinateur à domicile, 31 % d'un accès internet chez lui (dont 43 % en haut débit) et 57 % des micro-ordinateurs détenus par les Français embarqueraient un graveur de CD ou de DVD.

Quant au profil du pirate, il n'est selon le Crédoc, pas particulièrement typé, mais très largement masculin. Avec une connexion internet à domicile, le peer-to-peer concerne autant les adolescents que les 25-40 ans, les ouvriers (31 %) que les cadres moyens (29 %), les salariés gagnant moins de 900 E par mois (36 %) que les personnes disposant de plus de 3 100 E mensuels (35 %). Une seule catégorie se détache clairement du lot : les 18-24 ans, puisque près de un internaute sur deux dans cette tranche d'âges a déjà téléchargé gratuitement .

La culture du gratuit

Transformer ces pirates en consommateurs payants ne sera pas chose facile. En 2002, 93 % des Européens n'ont payé aucun des contenus obtenus en ligne, selon l'Institut de recherche Forrester. Pas facile non plus de les amener à réfléchir sur les conséquences de leur pratique. Depuis le phénomène Napster, et malgré sa fermeture en 2001 à l'initiative du RIAA (le syndicat américain des majors du disque), la culture du gratuit s'est ancrée dans les moeurs. Aux États-Unis, selon l'institut Pew Internet et American Life Project, 67 % des internautes qui téléchargent affirment se moquer de savoir si la musique téléchargée est protégée par des droits d'auteur, contre 61 % en 2000. En Europe, les deux tiers déclarent qu'ils ne veulent pas payer. En France, « ceux qui téléchargent le plus ne sont pas des adolescents comme on pourrait le croire, indique Régis Bigot. Mais des gens qui ont les moyens de s'acheter de la musique et des DVD. Ce n'est donc pas l'argument économique qui conduit les gens à pirater. Les " pirates " n'arrêtent d'ailleurs pas d'acheter de la musique ou des DVD. Il n'y a pas de substitution de la gratuité à quelque chose de marchand. Nous sommes plutôt dans une dynamique de consommation par tous les moyens. Il y a un effet caverne d'Ali Baba : j'y vais et je prends tout ce que je veux, des choses que l'on aurait pas forcément achetées. »

Lukas, 30 ans, cadre dans une entreprise, ne voit pas pourquoi se priver quand il suffit d'ouvrir les vannes. « C'est facile, on a tout à disposition, un film en une journée, un morceau en deux minutes. Ce sont la disponibilité, la variété et la rapidité qui me motivent plus que le prix. Le mécanisme sera dur à enrayer, car les outils de piratage sont très simples à utiliser. Pour ripper un DVD, compresser les données et les diffuser sur le Net, il suffit de cliquer sur trois boutons. C'est à la portée du premier venu ! » Cette facilité d'usage, indéniable, fait bondir Nicolas Seydoux. Pour le PDG de Gaumont, également président de l'Alpa, les premiers fautifs sont les fournisseurs d'accès à internet : « Les FAI opèrent un transfert de valeur à leur profit entre contenu et contenant. C'est un phénomène intellectuel aberrant ! Si dans cinq ans il n'y a plus de films à télécharger, les gens ne s'abonneront plus au haut débit ! » Une perspective qui n'effraie guère Romain, 30 ans. Ce cadre en recherche d'emploi stocke sur son ordinateur plusieurs milliers de morceaux de musique et des centaines de films mais ne se considère pas comme un voleur. « Je n'ai pas la conscience de voler, ni de remords, car je vais souvent au cinéma et j'achète des DVD. Le téléchargement est une autre source d'approvisionnement. Les films que l'on trouve sur le réseau sont des films récents ou des films d'action que je n'aurais pas achetés et encore moins payés pour voir au cinéma. Il est plus facile de trouver Fast and Furious sur les réseaux peer-to-peer qu'un film de Bergman ».

Télécharger un mauvais film ne serait pas voler ! Ce raisonnement spécieux semble aussi avoir cours chez les pirates de jeux vidéo. « Je n'ai aucun scrupule à pirater les mauvais jeux, lance Mickaël, 24 ans, développeur informatique. Certains jeux sont de simples suites de scénarii sans évolution technique et pourtant revendues au même prix. »

La limite à ne pas franchir

Une fois par mois, Mickaël participe à des soirées de jeu en réseau. Elles réunissent une dizaine de passionnés âgés de 19 à 40 ans et sont l'occasion de s'échanger toutes sortes de données. « Une équipe technique installe le réseau en début de soirée et rend disponible des jeux, des films, des MP3. L'un d'entre nous achète 1 000 CD vierges à un prix de gros qu'il revend pendant la soirée pour permettre aux autres de graver. Un jeu coûte 61 E. Pour y jouer quelques jours, c'est un luxe... jouer en réseaux permet de tester l'intégralité des jeux pour voir ce qu'ils valent. Je me considère plus comme un testeur. En général, nous achetons les jeux les plus intéressants. »

Le sentiment de vol est d'autant plus absent que la plupart de ces pirates n'ont pas le temps d'écouter ou de regarder les oeuvres téléchargées. « C'est comme une drogue, comme entamer une collection », reprend Mickaël. Pour Pierre, 27 ans, « il y a un côté avant-première assez excitant. Pouvoir dire que tu as avant les autres la dernière copie sortie, voir les films avant leur sortie en salles, c'est se moquer des grosses machines marketing qui nous prennent pour des vaches à lait ». La limite à ne pas franchir ? « Pirater les jeux et les revendre. Là, cela devient dangereux », estime Mickaël.

 

Dialogue de sourds

Et même sans aller si loin, les pirates amateurs sentent bien que le vent est en train de tourner. « Il y a de plus en plus de sociétés spécialisées dans la traque, s'inquiète Lukas. Elles ont des fichiers prêts à être fournis aux maisons de disques. Ce qui s'est passé au Danemark, où les internautes ont reçu une facture, ou en Australie, où des pirates ont été condamnés à de la prison avec sursis, me calme. Cela m'ennuierait de payer une amende...» Une certitude : si la peur du gendarme peut faire réfléchir quelques internautes, la tentative opérée par les ayant-droits de porter le débat sur le terrain moral fait sourire. Et pas seulement les pirates anonymes. « Soyons clairs : évoquer la morale en général ne me choque pas, au contraire, note Stéphane Treppoz, le PDG d'AOL France. Mais en l'espèce, je crois qu'il s'agit d'un pur argument de circonstances. Les maisons de disques feraient mieux de rechercher une solution technique qui empêche la copie de leurs CD, et de réinventer leur modèle économique en tenant compte de la demande existant en matière de téléchargement. » Gilles Bessan, président du Syndicat national de l'édition phonographique (Snep), confirme à sa manière le constat de Stéphane Treppoz lorsqu'il regrette le « dialogue de sourds » dans lequel s'enfoncent maisons de disques et fournisseurs d'accés à internet.

Aux États-Unis, où, contrairement à la France, les maisons de disques peuvent obliger les fournisseurs d'accès à dénoncer les gros fraudeurs, l'industrie du disque est passée à l'offensive : verrouillage des CD, mise en ligne de morceaux contenant des mouchards permettant de repérer les internautes qui téléchargent, assignations envoyées à des internautes partageurs de fichiers musicaux piratés sur Kazaa. Les plaintes déposées contres 261 internautes « pris pour l'exemple » qui proposaient plus de 1 000 titres en téléchargement ont fait l'objet d'une médiatisation sans précédent. Et pour cause. Selon Forrester, 68 % des jeunes américains qui téléchargent de la musique s'en abstiendraient s'ils savaient qu'ils risquaient des poursuites en justice.

En France, de tels procédés commencent à avoir cours. Les maisons de disques verrouillent les CD et envoient des leurres sur internet pour décourager les pirates. « Aujourd'hui, il y a de plus en plus de fichiers pourris, note Lukas. Quand j'ai voulu télécharger l'album de Dido, j'ai eu droit à dixsecondes du même morceau en boucle. » Une perte de temps que les pirates contournent aisément. « Pour éviter les versions de mauvaise qualité ou les « fakes », je vais sur des sites qui répertorient les films piratés et ratifient la qualité technique et l'authenticité de la version », confie Romain.

Autre moyen d'action : l'envoi aux fournisseurs d'accès de l'adresse IP d'internautes mettant en ligne des oeuvres piratées. « Quand nous recevons ces informations, commente Stéphane Treppoz, nous envoyons à l'abonné un courrier lui indiquant que, à tort ou à raison, il est dans le collimateur des sociétés de gestion des droits d'auteur. Mais il va sans dire que nous ne communiquons pas les coordonnées de l'abonné, sauf dans le cas assez exceptionnel d'une décision de justice. »

Les systèmes payants on line

« Nous n'avons pas de recours légal pour le moment, confirme Hervé Lemaire, directeur des nouveaux médias chez EMI Music France. On travaille en coordination avec le bureau antipiraterie du SCCP. Nous ne ferons pas comme le RIAA, qui a attaqué des internautes. On va se concentrer sur les gens qui font du partage de fichiers, sur les entreprises qui facilitent ce genre de chose et sur les vrais pirates : ceux qui déplombent les jeux, encodent des DVD ou des disques et les mettent à disposition sur internet. Il faut réfléchir à une offre mais également à une batterie de répression. Si on envoie les flics chez des gamins qui hébergent 6 000 à 10 000 titres, cela fera réfléchir les parents. » « Il faut éduquer les jeunes, sanctionner les hébergeurs et les échangeurs de fichiers », confirme Pauline Grimaldi, présidente de Fox Pathé Europe.

Pour cela, les majors tout comme l'industrie du cinéma attendent la transposition des directives européennes Droits d'auteur et Commerce électronique qui donneront aux éditeurs de disques et de films le pouvoir de s'attaquer aux FAI et à leurs abonnés. Aujourd'hui, une entente est possible autour de copies limitées à quelques exemplaires et de formules de systèmes payants en ligne. Aux États-Unis, le succès d'iTunes Music Store (ITMS), le service de musique en ligne d'Apple, en est la preuve. Six mois après son lancement, en avril 2003, le cap des 13millions de chansons téléchargées a été franchi. « Les sites de téléchargement payants de musique ou de films sont encore pauvres en offre. Si les sites étaient fournis, de bonne qualité et pas chers, je serais prêt à les utiliser... », assure Romain. « Il faut réfléchir à notre offre, estime Hervé Lemaire. L'ITMS sera présent en Europe avant fin 2004. OD2 et Wanadoo proposent une offre intelligente. Chacun aura sa part du gâteau. Le marché se stabilisera. Il faut promouvoir le monde digital et ne pas se bloquer sur le monde physique. Nous travaillons dans cette direction. »

« Nous sommes convaincus qu'une offre licite est le meilleur moyen de régler le problème de la piraterie, renchérit Hervé Rony, directeur général du SNEP. Il faut s'adapter à une nouvelle manière de consommer de la musique mais nous ne nous interdisons pas d'engager des poursuites judiciaires. » Certains artistes semblent prêts à soutenir les maisons de disque dans ce combat impopulaire. Venu représenter les artistes lors d'un débat organisé le 4 décembre à L'Olympia, le chanteur Maxime Le Forestier s'est inquiété de l'avenir de la musique : « C'est tout le système mis en place depuis 50 ans qui est au coeur d'un séisme. La diffusion de la création est menacée d'assèchement. J'aimerais que les gamins puissent faire chanter leurs contemporains dans des conditions décentes. »

Testez LeMoniteur.fr en mode abonné. Gratuit et sans engagement pendant 15 jours.

Toutes les actus de la consommation et de la distribution

je m’inscris à la newsletter

Article extrait
du magazine N° 1841

Couverture magasine

Tous les jeudis, l'information de référence de la grande consommation Contactez la rédaction Abonnez-vous