« Devenez salariés pour devenir patron »

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Le créateur de Troc de l'Île publie un ouvrage intitulé De chômeur à PDG. Tout en déplorant le système à la française qui rend difficile la création d'entreprise, ce self-made man croit encore aux opportunités dans la distribution.

LSA - Vous publiez un ouvrage intitulé « De chômeur à PDG » (1). Le titre est un peu provocateur. Est-ce une façon de dire qu'on réussit mieux quand on a faim ?

Jean-Pierre Boudier - Cela aide ! Quand on est au bord du gouffre, on devient moins exigeant. On donne tout ce que l'on peut à son entreprise, sans lui en demander trop. Lorsque j'ai créé Troc de L'Ile en 1982, j'étais au chômage en fin de droit. Je me voyais devenir SDF. Le salut est venu de la création d'entreprise. Aujourd'hui, à 67 ans, j'ai le sentiment d'avoir vécu une expérience exceptionnelle dont le récit peut aider les autres ! Mon témoignage veut montrer à ceux qui n'osent pas franchir le pas, qui n'ont pas d'argent, pas de formation, que c'est faisable. Mais ce livre s'adresse aussi à tous ceux qui ont envie de créer une entreprise. Sans oser se lancer. Ils sont 23 % en France à en rêver, soit 15 millions de personnes, mais seuls 200 000 passent à l'acte chaque année.

LSA - Est-ce faute d'opportunités, notamment dans le commerce ?

J.-P. B. - La distribution française est en fin d'expansion, et donc moins créatrice d'emplois. Et les enseignes qui créent des opportunités, comme le hard-discount, le font au détriment de l'emploi dans les hypers. Les métiers sont de plus en plus normés, et les possibilités de carrières fulgurantes raréfiées. Mais les beaux parcours restent possibles, pour ceux qui se rendent très disponibles. Cette règle, qui était déjà, rappelons-le, la caractéristique de la distribution, est aujourd'hui valable pour tous les secteurs.

LSA - En même temps, vous créez une pépinière qui vise à mettre le pied à l'étrier à de futurs entrepreneurs (lire p. 68). N'est-ce pas une façon de reconnaître que la création d'entreprise est devenue plus difficile ?

J.-P. B. - Ce n'est ni plus ni moins facile qu'avant. À travers cette pépinière, je souhaite accompagner mon témoignage d'actes concrets. Il s'agit de créer un système protégé pendant quelques mois pour ceux qui ont des freins psychologiques. Nous leur apprenons à devenir chef d'entreprise, en leur confiant la direction d'une filiale, qu'ils ont ensuite la possibilité de racheter. Nous mettons notre capacité financière à leur service, en limitant leur prise de risque. Et nous facilitons les relations avec les institutions, comme l'administration du travail, ou les pompiers, pour les mise aux normes de leurs locaux, par exem-ple... Certaines entreprises mettent en place des dispositifs pour aider leurs salariés déjà en poste à devenir patron [Shopi, NDLR]. Mais là, la logique consiste à dire « devenez salariés pour devenir patron ».

LSA - Quels sont les freins à l'initiative individuelle ?

J.-P. B. - Ils sont essentiellement liés à l'administration, qui a plus vocation à être gendarme qu'assistance en France. Prenons l'exemple des procédures d'immatricula- tion. Les gouvernements successifs cherchent à accélérer la délivrance des certificats, mais c'est oublier qu'avant l'enregistrement de son dossier, on a eu six mois de bagarre avec un agent administratif, qui vous a demandé de revenir quinze fois, au lieu de tout regarder d'un coup et de lister les pièces manquantes ! Le problème, c'est que chacun freine par peur d'engager sa responsabilité. Celui qui a vraiment l'âme d'entrepreneur va dépasser ces obstacles. Mais pour les autres, s'aventurer seul est compliqué. La franchise est alors un bon moyen de démarrer avec un concept rôdé, un marché déjà défriché. D'autant que rien n'empêche ensuite de vendre et de se lancer seul.

LSA - Mais il n'est pas toujours facile de s'y retrouver dans la multitude des nouveaux concepts de franchise...

J.-P. B. - C'est vrai. C'est pour cela que ceux qui sont passés au crible d'autres franchiseurs, dans le cadre de la fédération de la franchise, présentent plus de garanties, car ils sont tenus à des règles d'éthique et de totale transparence. Mais il ne faut pas hésiter à rendre visite aux franchisés d'un réseau avant de s'y lancer. Sur 150 franchisés, si 20 se déclarent insatisfaits, ce n'est pas un problème. Ce n'est parce qu'on est franchisé d'un réseau qu'on doit le plébisciter, comme un dirigeant de république bananière ! La première qualité quand on veut se lancer, c'est de garder les pieds sur terre.

LSA - Avec votre livre, ne vous inscrivez-vous pas en faux par rapport à l'ouvrage de Corinne Maier, « Bonjour Paresse » , qui fait l'apologie du « rien-faire » pour faire carrière en grande entreprise ?

J-P. B. - Je partage une seule chose avec son auteur : nombre de grandes entreprises ont perdu la capacité d'intéresser les participants à un projet enthousiasmant. Dans beaucoup d'entre elles, les salariés ne savent même pas les buts de leur entreprise. Encore moins à quoi ils servent. C'est dramatique, car des gens sans projet vont au travail contraints et forcés. On ne peut pas se contenter de carrières vides de sens. Mais c'est juste- ment contre cela que les patrons d'entrepri- se doivent se battre.

LSA - Vous évoquez aussi le problème de la mise sur la touche des cadres de 50 ans. Est-ce une cible privilégiée pour vous ?

J.-P. B. - Je pense que les choses ne font qu'empirer pour les quinquagénaires en entreprise, en dépit du creux démographique qui va entraîner un déficit de cadres. Un tort, car les quinquagénaires sont parmi les meilleurs. Chez Troc de l'Île, l'aîné de nos franchisés a 56 ans, le plus jeune 23 ans. Les cinq directeurs qui ont participé à la création de l'entreprise sont d'anciens chômeurs, dont certains avaient deux ans d'inactivité et plus de 50 ans... Ils ont recommencé à des salaires bien inférieurs à ce qu'ils gagnaient avant. Depuis lors, il s se sont rattrapés. Mais quand j'étais chômeur, j'aurais accepté n'importe quel salaire pour remettre le pied à l'étrier. Créer son entreprise est une manière d'éviter les mises à l'écart. Aujourd'hui, il est impératif de ne pas écarter ces candidatures. Je crois que ces profils ont, plus que d'autres, envie de montrer qu'ils sont encore bons. Il en est de même pour les chômeurs. Sans hésiter, entre plusieurs candidats qui me plaisent, je prendrai d'abord le chômeur. Parce que si l'aventure tourne court, j'aurais moins de scrupules que si j'avais débauché la personne. Et parce que ces profils en veulent !

(1) De chômeur à PDG, Éditions Le Cherche-Midi, 2004

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Article extrait
du magazine N° 1885

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