Disparition du fondateur de Cora, Philippe Bouriez

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Après Paul-Louis Halley, Antoine Guichard et Édouard Leclerc, l’un des derniers grands fondateurs de la distribution moderne en France, Philippe Bouriez, vient de disparaître. Ce manager et développeur hors pair s’est distingué en résistant aux attaques de Carrefour et de Casino.

  • 9 Mrds € Le CA du groupe Louis Delhaize (France, Belgique, Luxembourg et 13 hypers en Roumanie). Principales enseignes : Cora, Match et Truffaut.
  • 6 Mrds € environ Le CA du groupe en France
  • 59 hypers Cora
  • 150 supers Match en France

Source : LSA

Le tigre a cessé de rugir… Pour beaucoup de ceux qui ont eu la chance de fréquenter le bureau de Philippe Bouriez, le fondateur de Cora et président d’honneur du groupe familial Louis Delhaize qui vient de disparaître à l’âge de 81 ans, l’image de ce magnifique tigre naturalisé posé à droite de son immense et luxueux bureau de la rue de la Boétie, à Paris, revient comme un gimmick. Son regard aussi, « vif, perçant, aiguisé, avec une lueur amusée, un côté séducteur », se souvient un cadre du groupe, ému aux larmes.

Un tigre ? L’image ne plaira pas forcément à ce collaborateur. À l’entendre, Philippe Bouriez était toujours accessible, posé, simple, saluant les salariés avec des mots choisis lors de ses visites de magasin. Il savait aussi les motiver lors de grands rassemblements, dont il avait le goût et le secret. En 1994, il réquisitionne Bercy pour fêter les 25 ans de Cora, l’enseigne que son père l’a chargé de conduire, après lui avoir donné, en 1967, les rênes des établissements B. Mielle, un succursaliste historique d’où sortiront les supermarchés Match. Devant 13 000 personnes, il conclut la journée sur cette phrase simple, qui déchaînera de très longues minutes de standing ovation : « Je suis fier de vous, je suis fier d’être votre président. »

Une culture très forte de la délégation

« C’était une personnalité hors du commun, avec un charisme incroyable », poursuit le cadre. Parmi ses souvenirs, les voyages à l’étranger organisés tous les cinq ans pour souder des directeurs de magasin auxquels était laissée une incroyable autonomie au quotidien, héritée des débuts de l’enseigne, sous la franchise… Carrefour, et des préceptes des Fournier et Defforey, fondateurs de Carrefour. La différence, c’est que Cora n’y a jamais renoncé par la suite. « Un jour, il m’a confié la création d’un magasin dans l’Est, se souvient un directeur. Nous avons établi le budget et je ne l’ai plus vu pendant quatorze mois, jusqu’à la veille de l’inauguration, où il est simplement venu voir ce que nous avions fait. » Cette culture de la délégation et de l’autonomie, Philippe Bouriez n’a cessé de la défendre : « Mon père passait la majeure partie de son temps à sélectionner les hommes et les potentiels », indique François Bouriez, son fils aîné, désormais codirigeant du groupe Louis Delhaize, avec son frère Pierre.

Il a aussi considérablement développé le groupe. « L’essentiel de sa croissance a été réalisé sous sa présidence », rappelle François. Rachats de Radar, de Truffaut, de Primistère Reynoir, aux Antilles, le groupe grossit jusqu’à atteindre les 12 milliards d’euros de chiffre d’affaires lorsque Philippe cède les rênes. Depuis, les Antilles, la Hongrie et les jardineries anglaises ont été cédées, et l’ensemble n’affiche plus que 9 milliards au compteur, essentiellement via ses activités françaises et belges, auxquelles s’ajoutent le Luxembourg et la Roumanie. Mais la pérennité du groupe familial est garantie, assurent ses proches.

Un modèle de transition familiale

À force de patience, et échaudé par les offensives hostiles de Carrefour, puis Casino, liées à la défection de son frère Michel – qui vend ses parts en 1996 (42%) –, Philippe Bouriez a réussi, en juillet 2000, à réunir les branches belges et françaises de l’ex-Louis Delhaize Company, pourtant scindées depuis 1930. Et en 2009, infirme, mais encore lucide, il a laissé la direction du groupe à ses deux fils, sous la surveillance avisée de son frère, Jacques, qui l’a accompagné dans toutes ses aventures dans la distribution. Pour François, c’est un modèle de transition familiale : « Il a laissé une paix royale à ses fils ; et lorsqu’il s’est agi de prendre sa retraite, il nous a donné un an pour imaginer comment nous répartirions les rôles, Pierre et moi. Je connais peu de groupes familiaux ou cela se passe comme ça. » Georges Plassat, le PDG de Carrefour, salue, lui, « un homme libre, plein d’humour et de charme, un visionnaire de notre métier », en même temps qu’« un combattant et un chef de famille, grand représentant du capitalisme familial, qui a su conserver des valeurs d’indépendance et de responsabilité de ses équipes ».

Ses dates clés

  • 1933 : Le 11 août, naissance à Nancy (54).
  • 1955-1967 : Polytechnicien (IEP Paris et Harvard), il commence une carrière dans les tabacs, puis intègre le groupe Prouvost.
  • 1967 : André Bouriez, son père, lui confie la présidence des établissements B.Mielle (des magasins à succursales).
  • 1969 : PDG et fondateur de la société des Hypermarchés Cora. Ouverture du premier hyper à Garges-lès-Gonesse sous franchise Carrefour.
  • 1974 : Refuse l’offre de rachat de Carrefour (et d’autres…) et développe l’enseigne Cora.
  • 1975-2000 : Président du groupe Cora GMB.
  • 1981-1999 : Président du groupe Revillon et de la banque Revillon (renvendus en 2000).
  • 1984-1990 : Acquisition de Radar et de Truffaut.
  • 1996 : Carrefour achète 42,39% de GMB.
  • 1999 : Création d’Opéra centrale d’achats commune avec Casino.
  • 2000 : Rachat de Primistère. Réunion des branches belges et françaises dans le groupe Louis Delhaize, qui devient le holding de GMB et de Delhaize.
  • 2000 : Casino devient propriétaire des 42,39% de Carrefour dans GMB. Fin du partenariat avec Casino.
  • 2003 : Il est victime d’un accident vasculaire qui le rend hémiplégique.
  • 2006 : Louis Delhaize rachète la participation de Casino dans GMB pour 850 M €.
  • 2009 : Passation de pouvoir. Les deux fils, François et Pierre, se partagent la direction générale du groupe Louis Delhaize ; le frère, Jacques, est président du conseil.

18 mars 2014, décès à l’âge de 81 ans.

Les Voyages initiatiques

Tous les cinq ans, Philippe Bouriez, qui laissait beaucoup d’autonomie à ses directeurs de magasin, les réunissait avec leur épouse dans des grands voyages de découvertes : Égypte, États-Unis, Hongkong, Brésil. L’occasion de s’inspirer d’autres modèles, mais aussi de souder les troupes. « On entrait dans la famille », se souvient un directeur. Il recevait aussi, tous les ans, chaque directeur d’hyper.

L’indépendant

Durant ses plus de trente ans passés à la tête de Cora, puis du groupe, Philippe Bouriez aura refusé toutes les offres de rachat : Carrefour en 1974, puis en 1996, Auchan, Casino en 2000, et sans doute d’autres encore… Souvent après des combats homériques.

Le combattant

2006, le dénouement de dix ans de combats, alimentés par 24 procès, contre Carrefour, puis Casino, à qui pourtant aucune entreprise familiale ne résistait (Rallye, Casino, Pão de Açúcar). Les cinq représentants de la famille, son frère, ses deux fils, sa fille Sophie, fêtent le retour dans le giron familial des 42,39 %.

la Famille

En 2009, Philippe Bouriez passe la main à ses deux fils. Pierre (à gauche), le plus jeune, prend les magasins et l’opérationnel. François, l’aîné (à sa droite), la stratégie et les finances, sous le contrôle de Jacques, le frère. En 2000, le patriarche avait réuni les branches belges (Louis Delhaize) et françaises (Cora GMB) séparées depuis 1930 au sein du groupe Louis Delhaize. L’avenir est assuré, le groupe pèse 12 Mrds €.

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Article extrait
du magazine N° 2312

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