Distributeur-producteur [Edito de la semaine]

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EDITORIAL « En théorie, la maîtrise de ses usines permet de réduire les coûts, et bien d’autres choses encore. »

Yves Puget, directeur de la rédaction
Yves Puget, directeur de la rédaction

Si la rumeur n’est pas confirmée, elle se propage. Après avoir racheté un site de découpes de volailles, Casino rechercherait d’autres acquisitions. Qu’il s’agisse d’une amorce de réflexion ou d’une pure spéculation, l’information mérite analyse. D’abord, il ne faut pas perdre de vue que l’enseigne stéphanoise possédait dès 1906 une usine, et qu’elle s’est séparée de la majorité de ses activités dans les années 90. Le célèbre Geoffroy Guichard ne fut pas le seul à mettre un pied dans l’industrie. Jean-Pierre Le Roch, fondateur d’Intermarché, s’est aventuré dans la production de soda avec un ami. La boisson gazeuse ayant connu le succès dans les supermarchés de ses adhérents, il décida de fabriquer ses propres produits quand il jugeait les marques nationales trop gourmandes. Et pour être indépendant face aux industriels, Leclerc compte sur ses deux filiales, Kermené, dans la transformation de la viande, et ­Aquamark, dans l’embouteillage d’eau de source. Migros acheta, lui, sa première usine en 1928 après le boycott de quelques-uns de ses fournisseurs.

En théorie, la maîtrise de ses usines permet de réduire les coûts d’approvisionnement. Le distributeur centralise les achats de matières premières ou d’emballages et réalise des économies d’échelle. De plus, ces sites ont un plan de charge régulier et garanti. La proximité avec les magasins permet d’obtenir les chiffres de vente et d’ajuster le rythme de production. Sans oublier la réduction des frais commerciaux en évitant les intermédiaires, et la possibilité de vite « copier » les nouveautés des grandes marques ou de sortir des innovations.

À l’inverse, il y a aussi des risques. Une usine ne se traite pas comme un sous-traitant, et le contrat ne peut se rompre après des années de bons et loyaux services. L’opportunité économique peut se transformer en lourde charge financière.

Alors pourquoi se lancer maintenant dans l’aventure ? La guerre des prix pousse les distributeurs à s’interroger sur le moyen de dégager des marges supplémentaires. Casino peut penser qu’en sécurisant une filière, il se garantit une parfaite traçabilité et limite les risques de ruptures brutales. Il songe qu’il obtiendra des informations sur les coûts de production, qui seront fort utiles lors des négociations commerciales avec les marques. Des experts remarquent que le distributeur a aussi pu trouver des arguments auprès d’Intermarché, son nouveau partenaire au sein de la centrale d’achats Incaa. D’autres avancent des questions d’image. Il faut montrer que le commerce soutient l’industrie française et, mieux encore, le « made in France » peut devenir un axe de communication. Ils parlent aussi de lobbying. Un billard à trois bandes avec l’administration ou le gouvernement, déjà évoqué entre Intermarché et Gad. On peut aussi suggérer une opportunité financière, car les sites ne valent plus cher. Avec 53 M€ de pertes nettes cumulées sur les quatre derniers exercices, la fermeture de l’usine de Gastronome-Luché avait été annoncée en octobre 2014…

Au final, les stratégies dépendent des dirigeants, mais aussi des contraintes économiques et des opportunités. Et comment ne pas noter l’ironie de l’histoire ? À l’heure où des grands fournisseurs s’interrogent sur la façon de contourner la grande distribution, notamment grâce au Net, des enseignes imaginent pouvoir se passer… des industriels. 

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Article extrait
du magazine N° 2368

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