Doux dans la tourmente

|

Le volailler breton est placé depuis le 1er juin en redressement judiciaire. À l'origine de ses difficultés financières, des orientations peu stratégiques à l'export. Le groupe sera fixé sur son sort d'ici à six mois.

Père Dodu

A force d'avoir les yeux plus gros que le ventre, la décision devenait inéluctable. Vendredi 1er juin, après des années d'accumulations de dettes, le tribunal de commerce de Quimper a placé le groupe Doux en redressement judiciaire. Une bouffée d'oxygène éphémère pour le groupe de Père Dodu - les dettes sont momentanément bloquées -, mais un réel mécontentement pour ses créanciers et le gouvernement, qui entame ici son premier bras de fer social. La famille fondatrice n'a en effet pas accepté les propositions avancées, et préféré l'issue connue. Barclays, son principal créancier, avait proposé de réinjecter 35 millions d'euros.

Le tribunal s'est donné six mois pour plancher sur l'avenir du groupe. En attendant, des journées sans travail sont déjà programmées, ce qui pourrait laisser craindre des manques d'approvisionnement en GMS, son principal canal de distribution.

Fiche d'identité

- Siège social à Châteaulin (Finistère)

- CA 1,4 Mrd € sur l'exercice 2011

- Distribution GMS en majorité et RHD

- Marque phare en GMS Père Dodu

- Troisième acteur de la volaille (un marché à

- 1,9% en volume et + 4,4% en valeur à fin 2011, selon Kantar Worldpanel), derrière LDC et Duc

- Leader de la volaille en Europe, grand exportateur vers les pays arabes

- Salariés directs 3 400 salariés en France + 800 éleveurs

- Dette estimée 437 M € selon la CGT, dont 294 M € pour la filiale brésilienne

 

Tout sauf une surprise

Le sort des 3 400 salariés essentiellement répartis en Bretagne et des 800 éleveurs qui fournissent la firme demeure lui aussi incertain à ce jour.

« Pour nous, c'est tout sauf une surprise. Les dettes du groupe s'accumulent depuis des années, et la nomination du fils du PDG au poste de numéro deux nous a laissé perplexes », maugrée Louis Baron, secrétaire général URI CFDT Bretagne. À l'origine de ces 437 millions d'euros de dette, selon l'estimation de la CGT, des orientations peu stratégiques à l'export.

Avec 55 à 65 millions d'euros versés chaque année, Europe-Écologie-Les Verts (EELV) estime que le volailler a engrangé plus de 1 milliard d'euros d'aides européennes dans le cadre de la Politique agricole commune (PAC) pour aider les sociétés à l'exportation. « C'est un scandale, s'indigne René Louail, éleveur et conseiller régional d'EELV en Bretagne. 2,5 millions de poulaillers ont été implantés aux débuts des années 90 en Bretagne pour l'export, et ils ont fonctionné uniquement grâce aux aides européennes. Doux utilise des outils à bout de souffle qu'il n'a jamais cherché à moderniser. C'est pourquoi nous demandons le remboursement des fonds publics. »

 

Les raisons du fiasco

- L'implantation au Brésil a représenté un investissement colossal pour le groupe, qui n'a pas pu amortir ces coûts, d'où un retrait en mai 2012.

- La dette, qui s'est accumulée, n'a jamais été prise en compte par Doux par des mesures concrètes pour enrayer sa progression.

- Doux a subi, sur le marché français, le succès de son concurrent direct LDC, qui a su segmenter son offre et présenter une marque haut de gamme en grande distribution : Loué.

 

LE BAPTÊME DU FEU POUR LE GOUVERNEMENT

Un mois tout juste après la victoire de la gauche, la mise en redressement judiciaire de Doux constitue une première et difficile épreuve pour le nouveau gouvernement. En particulier pour Arnaud Montebourg, ministre du Redressement productif, et Stéphane Le Foll, ministre de l'Agriculture et de l'Agroalimentaire, qui, comme l'ensemble de la classe politique - un grand classique -, sont montés très vite au créneau sur le plan médiatique. Et pour cause, le groupe volailler représente, en termes d'emploi, vingt fois l'équivalent de Fralib-Unilever, l'autre dossier « sensible » du moment. Compte tenu de sa dimension sociale, Doux fait l'effet d'une petite bombe politique, à quelques jours des législatives, surtout lorsque l'on sait que Stéphane Le Foll, Jean-Yves Le Drian, ministre de la Défense, ou Marylise Lebranchu, ministre à la Fonction publique, se présentent dans le Grand Ouest, région d'origine du groupe Doux. La gestion des dossiers Doux et Fralib donnera donc le ton. Ces deux cas concrets diront si le gouvernement avance avec sérieux, s'il travaille en concertation avec les entreprises pour les sortir de l'ornière ou, au contraire, s'il se sert de ces « drames » pour se positionner socialement. Un examen de passage en quelque sorte.

 

 

Le gouffre brésilien

En France, la marque Père Dodu, pourtant en croissance, a souffert d'un concurrent de poids, LDC. Le groupe de Denis Lambert se positionnerait pour le rachat de certaines activités en France. Mais surtout, Doux a opté pour des paris risqués à l'étranger. Le dernier en date, au Brésil, lui aura coûté la somme de près de 300 millions d'euros, et le remerciement deson directeur général délégué, Guy Odri, le 24 mai dernier. En 1998, le groupe s'implante dans ce pays déjà concurrencé. En 2012, Doux doit se désengager, car les revenus sont loin de compenser les efforts financiers « comme il l'a fait en Espagne et en Allemagne », souligne-t-on à la CFDT. Cela ne l'a pas empêché d'investir simultanément dans d'autres pays, comme la Jordanie, l'Iran et l'Iraq en 2009, région du monde où il est un fort exportateur.

La contestation de la famille Doux, qui détient le groupe à 80 %, avec pour PDG Charles Doux, ne rendra pas la tâche facile aux négociateurs mis en place : « La stratégie de Charles Doux est un premier signe négatif entre le monde du travail et les pouvoirs publics, note Louis Baron. Le slogan est à la mode, mais l'affaire Doux montre aussi que, pour le secteur de l'agroalimentaire, le changement, c'est maintenant. »

RETOUR SUR CES QUELQUES JOURS OÙ TOUT A BASCULÉ

23 MAI 2012

Doux annonce son désengagement de la filiale brésilienne, il cède la gestion de ses usines à JBS, acteur mondial majeur pour la volaille.

24 MAI 2012

Guy Odri, directeur général délégué, est licencié et remplacé par le fils du PDG, Jean-Charles Doux.

31 MAI 2012

Doux annonce qu'il « n'exclut pas un redressement judiciaire ». Dans la soirée, il se déclare en cessation de paiement.

1ER JUIN 2012

Le tribunal de commerce de Quimper déclare Doux en redressement judiciaire sur sa demande, et se donne six mois pour examiner le dossier. - Son principal créancier, Barclays, se dit « extrêmement déçu » par la décision de Doux d'abandonner les discussions en cours. « Cette décision a été prise unilatéralement, sans consultation des parties prenantes travaillant au sauvetage de l'entreprise. » - Le gouvernement souligne aussi une « décision personnelle » de Charles Doux qui a « rompu les négociations » avec le gouvernement. - Europe-Écologie-Les Verts (EELV) dénonce le fonctionnement du groupe Doux « sous perfusion d'aides publiques » et demande l'expertise financière du groupe et du patrimoine de la famille Doux.

3 JUIN 2012

Annonce de Stéphane Le Foll. Deux émissaires seront dépêchés le 4 juin à Rennes et Nantes pour « veiller au respect des droits et à la préservation de l'avenir des éleveurs ».

4 JUIN 2012

Le gouvernement annonce qu'il posera ses conditions pour venir en aide au volailler.

ET APRÈS ?

Deux issues possibles : des créanciers réinjectent de l'argent pour éponger la dette ou Doux est déclaré en liquidation judiciaire.

 

Testez LeMoniteur.fr en mode abonné. Gratuit et sans engagement pendant 15 jours.

Toutes les actus de la consommation et de la distribution

je m’inscris à la newsletter

Article extrait
du magazine N° 2231

Couverture magasine

Tous les jeudis, l'information de référence de la grande consommation Contactez la rédaction Abonnez-vous