Dr Christian Recchia, Chargé de stratégie et prospectives en sécurité alimentaire : « Il faut réinventer des règles pour les produits agricoles »

La grande distribution, seule, n'a pas les moyens de contrôler sérieusement tous les stades de toutes les filières, selon Christian Recchia. Elle doit s'appuyer sur des producteurs fiables qui doivent réinventer et s'approprier de nouvelles règles qualitatives globales.

À quoi doit se préparer demain la grande distribution en matière de traçabilité ?

Elle doit d'abord adopter une transparence maximale sur le choix des fournisseurs et accepter de payer le prix de la sécurité alimentaire avec des contrats à long terme. Certes, les cahiers des charges actuels comprenant la traçabilité relèvent d'une bonne démarche, mais les enseignes ne seront pas capables de contrôler tous les stades de toutes les filières. Elles n'en ont pas les moyens. Pour maîtriser la filière viande provenant de 5 000 éleveurs, Cora et ses partenaires mobilisent 120 vétérinaires.Imaginez l'expertise nécessaire pour 200 filières, instables par nature, car on travaille sur du vivant. Il faut améliorer les méthodes plusieurs fois par an et un producteur peut voir sa maîtrise de la qualité changer du jour au lendemain. Il faudrait une armada de contrôleurs ! Le bon système repose sur la confiance du distributeur envers des fournisseurs fiables. Le métier des enseignes est de vendre des produits sains, exempts de résidus toxiques, bons en goût, à prix économique. De certifier la qualité des produits et de le faire savoir au consommateur. En revanche, aux producteurs de veiller à adopter les bonnes pratiques culturales et environnementales.

N'est-ce pas cette défaillance qui est contestée ?

Il y a quarante ans, l'agriculteur maîtrisait tout : culture, alimentation animale, santé des animaux. Trop soutenu techniquement, il a été déresponsabilisé à son insu. Il doit réinventer des normes, s'approprier la défense de l'environnement, lutter contre résidus et toxiques, écrire ce qui a été fait et dit en matière de traitements, prouver ce qui a été fait, améliorer la qualité en se fixant des objectifs et communiquer auprès des consommateurs. J'ai expliqué au Parlement européen en 1998 qu'une poule pondeuse élevée aux Pays-Bas absorbait pour 4,80 F de coûts vétérinaires par an, alors qu'il est possible de réduire ce coût à 22 centimes pour le même résultat sanitaire, les overdoses d'antibiotiques en moins. Les carottes peuvent être limitées à 30 mg de nitrates, contre une moyenne de 200 mg/kg : nous y sommes parvenus, dans la région de Bordeaux, sur 2 100 ha ! Les agriculteurs doivent aussi apprendre à se protéger des pollutions exogènes. Pour le lait à la dioxine trouvé dans le Nord en 1999, le producteur n'y était pour rien, la cause en revenait à l'usine de traitement d'ordures ménagères à proximité.

Qui doit former, contrôler et, surtout, qui va payer ?

Les chambres d'agriculture ont un rôle à jouer pour la formation. Et il faut embaucher des fonctionnaires, trop peu nombreux, pour les contrôles amont et aval. Car, dans les magasins aussi, des premiers prix dont l'origine et la production ne sont pas maîtrisées peuvent présenter des risques majeurs. Or, la société paie une très lourde facture au passé. Le consommateur doit maintenant investir en payant le prix de la qualité. Il peut aussi réaliser d'énormes économies de santé, en s'appuyant à la fois sur les besoins nutritionnels et les habitudes locales. Lorsque j'ai demandé aux personnes âgées : « Pouvez-vous me donner une recette qui coûte moins de 10 F et qui demande un temps de préparation inférieur à 30 mn ? », j'en ai recueilli au moins 3 000 en vingt ans ! Le prix de revient d'une saucisse pur porc avec des lentilles, dont l'apport nutritionnel est parfait pour la santé, revient à 6 ou 7 F, avec 48 % d'acides oléiques, un des composants de l'huile d'olive. En aval, les enseignes doivent favoriser l'approvisionnement local.

C'est le propos de José Bové, antimondialiste, anticoncentration

Non, la production de porc est concentrée en Bretagne et ça ne me gêne pas. La protection de l'environnement a été intégrée par les éleveurs en 1995 et il faudra encore dix ans pour régler les problèmes, mais il y a déjà de bons résultats. Il faut un peu de patience.

Pourquoi la France et l'Europe sont-elles frappées par l'insécurité alimentaire et pas les autres continents ?

La population est angoissée. Si aux États-Unis et en Asie le contrôle sanitaire était la même qu'en France, on découvrirait 100 fois plus de problèmes ! Les grands pays d'Europe sont parvenus à un niveau d'expertise inégalé, même s'il reste des risques : celui de l'eau (celle donnée aux porcs est meilleure que celle des consommateurs, sinon les truies seraient malades), le stockage des produits, le respect de la chaîne du froid, certains produits d'importation
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Article extrait
du magazine N° 1720

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