Drives mécanisés, l'audacieux pari de Leclerc

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L'ÉVÉNEMENT DE LA SEMAINE LSA a visité le drive « solo » de Saint-Nazaire, qui préfigure une nouvelle génération de drives-entrepôts, un automate préparant les commandes de produits secs. Objectif, diminuer les coûts logistiques et gagner en productivité. Face à Leclerc, qui compte une trentaine de drives mécanisés, la concurrence devrait vite réagir.

Une nouvelle course aux armements s'est engagée dans le drive. Au petit jeu de poker menteur sur la rentabilité de ce canal de vente, loin d'être établie malgré son embonpoint commercial, Leclerc détient une carte essentielle dans son jeu. Le distributeur breton compte déjà une bonne trentaine de drives-entrepôts en partie mécanisés. Avermes (03), Rennes (35), Vitry-sur-Seine (94), Saint-Nazaire (44), Vannes (56), Herblay (95)...

Dans ces Leclerc Drive « solos », la quasi-totalité des produits dits « ambiants », soit plus de 4 000 références, comme l'épicerie, les conserves ou les produits de beauté, sont traités par des automates. Seule une poignée d'employés sont nécessaires pour alimenter les machines et « picker » les articles en continu. En réduisant le besoin en personnel, et en tablant sur une productivité supplémentaire, grâce aux cadences de l'automate, le distributeur investit pour trouver la martingale. « On ne pensait pas que Leclerc était aussi avancé », avoue un concurrent.

12 kilomètres à pied

Les automates rebattent donc les cartes, en offrant la perspective d'une meilleure productivité par rapport aux drives-entrepôts classiques. Les faiblesses de ces derniers sont connues. Elles sont avant tout humaines, les préparateurs avalant jusqu'à 12 kilomètres par jour en poussant leur chariot. Difficile de faire plus sans aggraver l'absentéisme ou le turnover du personnel, même si les organisations des entrepôts et le matériel s'améliorent. Les rayonnages dynamiques, par exemple, avec un plan incliné permettant au préparateur de se saisir du produit d'un côté, tandis que le réapprovisionnement se fait de l'autre, rencontrent un vif succès.

Mais cela ne suffit pas. « L'objectif, dans un drive automatisé, c'est que le produit se déplace, plutôt que le préparateur de commandes », résume Daniel Chalancon, directeur général de Kardex Remstar, le prestataire historique de ce marché, qui a mécanisé la grande majorité des Leclerc, dont le premier, à Avermes (Allier), il y a déjà... quatre ans. Selon Daniel Chalancon, les préparateurs parcourent moins de 2 km, dans une configuration de drive robotisé. De quoi leur permettre d'être plus productifs, postés devant les automates. « Un drive de taille moyenne équipé d'une double gare de préparation automatique, avec deux opérateurs à la réception, peut gérer jusqu'à 36 commandes en simultané », annonce Daniel Chalancon. Prix de l'installation : 700 000 €. « Une installation pour un petit drive, avec un quai de préparation, commence à 300 000 €, complète-t-il. Nos prix sont compétitifs, pour permettre un retour sur investissement en trois à quatre ans. »

L’automate de préparation de commandes tourne déjà à 90% de ses capacités. Cela prouve que nous n’avons pas surinvesti dans l’outil, par rapport au chiffre d’affaires réalisé par le drive.

PATRICK BRIAND, responsable technique ET ERWAN LE BOIS, directeur du Leclerc Drive de Saint-Nazaire

Géants d'acier

À Saint-Nazaire, dans le drive solo de près de 3 000 m² sorti de terre en décembre dernier, que LSA a visité, l'adhérent s'essaie lui aussi

Le Leclerc Drive solo de Saint-Nazaire en chiffres

  • 9 M € de chiffre d'affaires au bout de dix mois d'exercice (à fin septembre). Leclerc tablait sur un CA prévisionnel de 5,5 M € la première année.
  • 3,4 M € d'investissement pour ce drive solo, dont 1,7 M € pour le préparateur de commandes automatiques
  • 4 000 références de produits ambiants sont mécanisées, sur 6 500 références, avec seulement trois salariés qui les traitent
  • 24 salariés pour ce drive de 3 000 m2 et 6 500 références, dont trois salariés sur l'automate. Il faudrait 40 employés si le drive n'était pas mécanisé
  • 94 € le montant du panier moyen dans ce drive solo, contre une moyenne de 84 € au démarrage. 50% du panier est constitué de produits frais
  • 2 400 commandes hebdomadaires sont enregistrées dans ce drive, avec un pic de 500 commandes le vendredi.

Source : Leclerc

aux systèmes de préparations mécanisés. Mais il a bousculé le marché en optant pour un automate d'un nouveau genre, conçu par le fabricant franco-belge Alvey Samovie, en collaboration avec les équipes techniques du distributeur. Le résultat est plutôt imposant. Deux immenses meubles de stockage de 8 mètres de haut et de 50 mètres de large barrent le fond de l'entrepôt.

Dans ces géants d'acier, constellés d'« alvéoles de stockage », 11 000 emplacements pour des bacs stockant les produits à l'unité (« UVC »), c'est-à-dire prêts à être remis tels quels au client, sont disponibles. En tout, 4 000 références, sur les 6 500 que compte le drive, transitent par ce magasin automatique, grâce à des convoyeurs et à des « transstockeurs », sortes de grands bras mécanisés, déplaçant sept bacs à la fois. « Les 11 000 emplacements permettent de doubler les références et de stocker, le drive n'étant livré qu'une fois par semaine en produits secs, détaille Loïc Madigou, ingénieur chez Alvey. De plus, les deux meubles de stockage peuvent fonctionner indépendamment si l'un tombe en panne. Le drive continue de travailler. Mais cela n'est jamais arrivé. »

Cette prudence illustre les grandes inconnues liées au drive, souvent dépassé par son succès. « Nos études de marché prévoyaient un chiffre d'affaires de 5,5 millions d'euros la première année, témoigne Erwan Le Bois, le jeune directeur du drive. Fin septembre, au bout de dix mois, nous atteignons déjà les 9 millions d'euros. Nous préparons 2 400 commandes par semaine, avec un pic de 500 le vendredi. » Résultat, l'automate, qui a réclamé trois mois d'usage pour être complètement pris en main par les équipes du drive, tourne déjà à 90% de ses capacités. « Cela prouve que nous n'avons pas surinvesti dans l'outil, par rapport au chiffre d'affaires réalisé par le drive, analyse Patrick Briand, le responsable technique du Leclerc. Nous avons aussi prévu un emplacement pour installer un troisième meuble de stockage. »

4 000 références, trois préparateurs

Les responsables du Leclerc se montrent confiants dans cet investissement, qui a nécessité un an et demi de travail avec Alvey. « Pour faire fonctionner un drive avec un nombre de commandes identique et sans automates, nous aurions besoin d'une quarantaine d'employés, évalue Patrick Briand. Là, nous fonctionnons avec une équipe de 23 personnes. » Ce différentiel s'explique par le fait que trois personnes, seulement, s'affairent autour de l'automate. L'une se consacre à la « dépalletisation » des livraisons et au réapprovisionnement de la machine, les deux autres sont chargées des préparations de commandes. Une zone est dédiée aux produits à forte rotation, avec un traitement de 350 « UVC » à l'heure. L'autre est dévolue aux articles à faible et moyenne rotation. Trois employés pour gérer 4 000 références... Et une machine qui peut être réapprovisionnée et débiter les commandes en simultané. « Cela nous évite de faire travailler nos équipes la nuit pour le réapprovisionnement », apprécie Patrick Briand.

Cette performance a un coût. Sur les 3,4 millions d'euros d'investissements qu'a mobilisés le drive, la machine a absorbé 1,4 million d'euros, bacs de stockages, logiciel et SAV compris. Séduit par l'installation de Saint-Nazaire, l'adhérent de Vannes vient lui aussi de mécaniser son drive-entrepôt, avec la même solution.

Leclerc a pris de l'avance, mais ses concurrents lorgnent eux aussi les automates avec beaucoup d'intérêt, même si cela reste confidentiel. « On ne peut pas ne pas s'intéresser à la mécanisation », élude-t-on chez Chronodrive. Kardex Remstar, de son côté, révèle qu'un second distributeur va équiper un drive avec ses carrousels automatisés. Le contrat a été signé cet été. « Et nous avons été approchés par quasiment toutes les enseignes », confie Daniel Chalancon.

Si, à part chez Leclerc, Auchan et Chronodrive, les drives solos restent encore rares dans les autres enseignes, de nouvelles perspectives se dessinent en matière de mécanisation. « Nous n'avons que deux drives-entrepôts, confie Nicolas Guilloux, adhérent direction marketing d'Intermarché. Mais nous réfléchissons au développement de drives étoiles, qui livreraient en PGC des drives magasins. Dans ce cas, les gains de productivité liés à la mécanisation feraient sens, pour compenser le coût de livraison supplémentaire. » Toutefois, « rien n'est décidé », précise Nicolas Guilloux.

Manque de rentabilité du frais mécanisé

D'autres enseignes qui, comme Intermarché, comptent de nombreuses zones à forte densité de magasins, où une organisation en « étoile » pourrait soulager les drives pratiquant le picking magasin, partageraient cette analyse. Et iraient même plus loin. « On pourrait aussi imaginer des drives-entrepôts mécanisés et accolés au magasin, qui traiteraient des produits secs, la commande étant complétée par du picking magasin, afin de continuer à proposer une largeur de choix de produits bien supérieure aux drives solos », murmure un acteur du marché.

Les perspectives ne manquent pas. D'autant que Kardex vient d'annoncer une nouvelle solution à haute cadence, ciblant les « gros » drives, réalisant plus de 12 millions d'euros de chiffre d'affaires. Mais, comme souvent dans le drive, où tout va très vite, certains acteurs appellent à la prudence. « Les tests ont, par exemple, montré que la mécanisation de produits autres que le sec était illusoire, pointe un acteur. Auchan, par exemple, a échoué à trouver un modèle rentable de préparation de commandes mécanisée des produits frais. »

Jean-Marc Heilig, directeur commercial de Witron France, un autre spécialiste de la conception de préparateurs de commandes robotisés, juge lui que le schéma global du drive n'est pas encore mûr. « Il manque une étape pour une optimisation complète, estime-t-il. Aucune solution n'apporte un réel gain économique au distributeur tant qu'il faut toujours des personnes pour dépalettiser manuellement, un travail pénible et source d'erreurs. » La technologie, comme les organisations des distributeurs, doivent encore repousser leurs limites. Ce n'est qu'une question de temps.

LA CIBLE : LES DRIVES-ENTREPÔTS

À l'image de Leclerc, les drives-entrepôts, drives solos donc, sont la première cible naturelle pour s'équiper de solutions mécanisées, sur la partie « produits ambiants ». Principal avantage : développer la productivité, tout en recourant à moins de personnel. Au moins une autre enseigne va emboîter le pas de Leclerc, avant la fin de l'année, vient d'annoncer l'opérateur Kardex.

La mise en place d'un automate serait rentable, à terme, pour les drives réalisant au moins 3,5 M € de chiffre d'affaires. Les autres drives intéressés pourraient être les drives-entrepôts accolés, la commande étant ensuite complétée par du picking magasin. De leur côté, Intermarché ou Système U évoquent la piste de « drives étoiles » dans les zones à forte densité de magasins, qui s'appuieraient sur des solutions mécanisées. Ces entrepôts primaires alimentent de petites unités de drives, ce qui nécessite une productivité élevée pour compenser le transport.

Les 8 étapes de la préparation de commandes au drive Leclerc de Saint-Nazaire

1. LE RÉAPPROVISIONNEMENT DE L'AUTOMATE DE PRÉPARATION Un salarié, installé à une extrémité du convoyeur automatique, dépote les palettes multiproduits de produits ambiants, livrées une fois par semaine. Il les scanne pour les rentrer à l'unité dans le stock, puis les met en bacs, scannés et associés au produit. Trois tailles de bacs sont disponibles. Le suremballage est éliminé d'entrée. Productivité : une palette à l'heure.

2. LES BACS SONT STOCKÉS DANS DEUX MEUBLES EN HAUTEUR Le bac rempli part sur convoyeur vers un transstockeur automatique grande cadence, au centre des deux meubles de stockage. Il charge jusqu'à 7 bacs à la fois dans des alvéoles. Les références sont toutes doublées, en cas de panne. Quelque 11 000 bacs peuvent être stockés.

3. UN TRANSSTOCKEUR ACHEMINE LES COMMANDES L'appareil prélève les bacs dans les alvéoles et les replace sur un deuxième convoyeur, qui les achemine vers deux postes de préparation de commandes : l'un en front picking pour les produits à plus forte rotation, le second à l'autre extrémité pour les petites et moyennes rotations.

4. EN FRONT PICKING, LES PRODUITS À PLUS FORTE ROTATION La machine pousse les bacs des 285 produits à forte rotation vers un front picking manuel. Un opérateur y scanne et prélève les commandes en suivant les indications de son PDA. Il les dépose dans l'un des 6 bacs (pour 6 préparations simultanées), placés sur un chariot type transpalette électrique.

5. UN SECOND POSTE DE PRÉLÈVEMENT Les faibles et moyennes rotations sont acheminées par convoyeur vers un second poste de préparation. Une lumière indique au préparateur combien de produits il doit picker dans le bac, avant de les disposer dans un second bac sur convoyeur, en face, un bac équivalant à une commande.

6. PICKING DANS LES TROIS AUTRES ZONES DU DRIVE Le frais (ici sur 500 m2) et les fruits et légumes, ainsi que les pondéreux, sont préparés chacun dans un bac spécifique dans les autres zones du drive, quand approche l'heure de la livraison au client.

7. LES COMMANDES SONT TOUTES REGROUPÉES Chaque bac bleu issu des zones de préparation, et constituant une même commande, sont regroupés sur une palette rouge consolidant la commande client. Les surgelés et le frais y sont ajoutés.

8. LE CLIENT EST LIVRÉ La palette est acheminée jusqu'au coffre du client. Les produits, dans des sacs, sont transvasés. Le drive prépare 2 400 commandes par semaine, et plus de 500 par jour le vendredi.

LE 13 NOVEMBRE, LA CONFÉRENCE SPÉCIALE DRIVE DE LSA

Ne manquez pas la conférence LSA dédiée au drive, le 13 novembre à Paris, avec comme thématique « Quels leviers pour rentabiliser ce canal et poursuivre la croissance ». Outre un plateau d'intervenants de choix (Chronodrive, Intermarché, Système U...), se tiendra également la première cérémonie de remise des Trophées LSA 2013 du drive, avec 10 prix à la clé. Retrouvez toutes les informations sur lsa.fr rubrique événements

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Article extrait
du magazine N° 2292

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