[Édito- Covid19] "C'est le bordel"

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Yves Puget

Même si le reconfinement ­suscite bien des commentaires, j’ai du mal à avoir un avis ferme et définitif. Évidemment, les intentions d’Olivier Véran, le ministre de la ­Santé, sont plus que louables. Il est là pour protéger les Français d’une pandémie mondiale. Il ne veut pas que notre système de santé explose. C’est pourquoi il est pour un confinement « dur ». Un message que je comprends très bien. Mais, à l’inverse, je suis aussi à l’écoute de ceux qui ne veulent pas ajouter une crise économique à une crise sanitaire. Sur la même ligne que Bruno Le Maire, le ministre de l’Économie, ils pensent avant tout emploi et pouvoir d’achat. Ils veulent sauver leur entreprise et sont dans le vrai lorsqu’ils exigent de l’équité concurrentielle.

Je ne renvoie pourtant pas tout le monde dos à dos. D’abord, je ne comprends pas ceux qui passent leur temps à râler et à geindre. Qu’ils acceptent que le gouvernement cherche avant tout à bien faire : ce n’est pas mieux ailleurs, surtout du côté des aides financières de l’État. Qu’ils se mettent à la recherche de solutions plutôt que de s’en prendre à tel ou tel bouc émissaire (« C’est la faute d’Amazon », « c’est la faute au commerce de périphérie »…). Et certains ne doivent pas oublier qu’il y a pire que de devoir boucler quelques rayons : celle de se voir imposer la fermeture complète de son ou ses magasins. Beaucoup de secteurs du commerce peuvent, hélas, en témoigner.

Mais, en même temps, comme dit le président de la République, je ne comprends pas une telle improvisation. Pourquoi le ministre ­chargé du commerce n’a-t-il pas réuni cet été toutes les fédérations du secteur – elles sont nombreuses, peut-être même trop nombreuses – pour travailler sur des scénarios ? Car, au-delà de l’impérieuse sécurité sanitaire, il revient à l’État de donner un cadre (par exemple le nombre de personnes par mètre carré dans un point de vente), de s’assurer d’une concurrence loyale et de garantir l’accès à tous les produits pour tous les Français. En fermant certains rayons en hypers, l’État met en difficulté des familles modestes, sans régler pour autant les problèmes du petit commerce. Sans oublier ce grand bazar autour de la liste des produits dits essentiels (avec ou sans maquillage !). Avec, comme résultat de cette situation ubuesque, des rayons qui ressemblent à des chantiers ou, pire encore, à des scènes de crimes.

Face à cette désolation, pourquoi ne pas avoir donné un peu plus de pouvoir aux « territoires », chers à Jean Castex ? Laissons un peu de latitude aux maires et préfets tant une décision n’a pas le même impact dans une grande agglomération que dans une zone rurale. Et laissons aux enseignes édicter leur propre protocole sanitaire renforcé. Quant à la concurrence par formats ou emplacements, elle est caduque. D’abord, bien évidemment, avec l’e-commerce, qui annule la notion de zone de chalandise. Mais aussi avec l’hybridation du commerce qui fait qu’on retrouve des corners d’une enseigne spécialisée dans un hypermarché. Sans oublier le drive piéton, qui installe les enseignes de périphérie en centre-ville, ou le click & collect qui permet de tout vendre, même les produits interdits en magasins! Le commerce a ­changé. Il serait temps qu’à Bercy ou ailleurs, certains s’en aperçoivent. Car comme le dit Michel-Édouard Leclerc : « C’est le bordel. »

ypuget@lsa.fr

@pugetyves

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Article extrait
du magazine N° 2627

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