[Edito de la semaine] Ce n'est pas fini...

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Yves Puget

En février 2016, en pleine tourmente sur la question des prix et des négociations commerciales, j’écrivais ici même que la distribution ne pouvait, seule, régler les problèmes de l’agriculture française, que « les gouvernements successifs doivent comprendre qu’il ne sert à rien de venir à la rescousse du monde agricole à la moindre crise. Qu’il faut agir lorsqu’il ne se passe rien ». L’affaire Lactalis, même si elle s’est terminée par un accord, ne change rien au constat. Il est toujours aussi dramatique de voir des paysans qui n’arrivent plus à vivre de leur exploitation.

Mais comme il était faux, en début d’année, de penser que les maux du monde agricole venaient des hypermarchés, se focaliser sur un seul industriel, fût-il leader mondial et peu enclin à communiquer ses chiffres, est une erreur. D’autant plus qu’il faut se réjouir de voir des marques et des groupes français s’imposer sur tous les continents. Le problème est ailleurs et il faudra bien qu’un jour tous les acteurs se mettent autour d’une table, sans a priori et caricatures, et, surtout, sans invectives voire insultes.

S’il est légitime de s’interroger sur l’exemplarité attendue d’un leader ou sur des rapports de force déséquilibrés, je le redis, et même le martèle : il s’agit avant tout d’un problème de filière. Avec des consommateurs qui ne veulent pas toujours payer le prix juste et la grande distribution qui poursuit sa guerre des prix dévastatrice. Mais aussi avec des industriels qui ne sont pas exempts de tout reproche, notamment du fait de leur concentration, limitant par nature le nombre de partenaires. Et que dire des paysans, dont certains ont trop longtemps vécu sur les revenus de la politique agricole commune, oubliant de prévoir l’avenir, omettant de se remettre en cause. Ainsi, on ne peut ignorer que le prix payé actuellement en France aux éleveurs pour un litre de lait est le plus élevé d’Europe ! Il existe donc un risque de voir nos tarifs déconnectés de ceux du marché européen.

C’est en 2014 que la donne a changé avec la fin des quotas laitiers, qui a vu les producteurs laitiers, libérés du carcan bruxellois, augmenté leurs volumes. La réduction des importations chinoises de poudre de lait enrichie en matière grasse a également eu son petit effet sur les cours mondiaux. Quant à la prolongation de l’embargo russe, elle a laissé sur le carreau des centaines de milliers de tonnes de fromage et de beurre.

Enfin, il faut aborder le lourd endettement et le manque de compétitivité de certains de nos éleveurs. Il est évident que l’argent de Bruxelles a servi à maintenir en vie de petites exploitations dans une logique de paix sociale et d’aménagement du territoire. En Allemagne ou ailleurs, les exploitations sont moins hétérogènes et plus grandes. Les coopératives y sont plus puissantes, souvent tournées vers l’export et parfois intégrées verticalement.

Face à ce problème structurel, il est crucial d’établir une stratégie claire et volontariste, d’optimiser la production (ajuster l’offre à la demande), de mieux anticiper les aléas climatiques, de faciliter les investissements (fermes mécanisées, robots de traite…), de revoir les formes contractuelles (contrats tripartites, pluriannuels…), et de bien définir le rôle de Bruxelles et de l’État.

Si rien n’est fait pour lancer cette indispensable restructuration, d’autres crises succéderont à l’affaire Lactalis. Il ne faut pas en douter.

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Article extrait
du magazine N° 2425

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