[Edito de la semaine] Question de temps

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YVES PUGET EDITO
YVES PUGET EDITO© laetitia duarte

La Mairie de Paris n’a visiblement pas apprécié le lancement dans la capitale d’Amazon Prime Now, le service de livraison en une heure du géant américain. Anne Hidalgo y voit « une opération susceptible de déstabiliser gravement les équilibres commerciaux parisiens ». Celle qui ne veut ni des ouvertures dominicales ni des nocturnes confirme qu’elle préfère l’immobilisme à la modernité. À force de vouloir arrêter le temps, elle ne voit pas que cette annonce est… dans l’air du temps.

Chez eux ou au travail, les Français sont plus que jamais sous la pression de ce temps qui ne passe plus mais qui galope. Ils ne veulent plus attendre. Ils veulent tout, tout de suite, et les professionnels se doivent de répondre à ce qui n’est plus une demande, mais une exigence. Pas question de chercher des places dans le parking pendant des heures. Les centres commerciaux équipent les leurs de lumières rouges et vertes. Inimaginable de patienter au rayon traiteur ou à la coupe. Comme dans l’administration, les grandes surfaces installent des distributeurs de tickets. L’attente aux caisses est jugée inacceptable. Les enseignes s’essayent au self-scanning, self-checkout et autres files uniques.

Et cette pression du temps, qu’on nous impose ou que nous nous imposons, se généralise à tout instant. Les industriels passent de longues minutes à attendre leur rendez-vous dans les centrales d’achats, puis ils « jouent » leur année en quelques secondes et, le 1er mars, tout s’arrête (ou presque). Quant aux syndicats, ils parlent historiquement de rythmes et de cadences, mais ils veulent surtout remettre en cause la durée de travail, renégocier les pauses. Toujours dans cette litanie, le temps était jadis dicté par les saisons. Aujourd’hui, les Français réclament des fraises ou des cerises avant saison. Ils veulent aller toujours plus vite. En attendant, les produits affichent leurs dates limites de consommation et l’on évoque des moments de consommation.

Du côté du non-alimentaire, le constat est le même. Dans le textile et bien d’autres rayons, une collection en chasse une autre à une vitesse effrénée. Les innovations déboulent dans les linéaires avec une durée de vie de plus en plus courte. La course contre le temps est telle que les magasins, c­adencés au rythme des ouvertures et fermetures, en devien­nent éphémères, ces fameux pop-up stores.

Dans les services consommateurs, on analyse l’attente « avant décroché », le nombre de sonneries. D’autres estiment qu’il ne faut pas patienter plus de cinq secondes avant qu’un site ne s’affiche sur mobile. Ces technologies changent le rapport au temps. Parce qu’elles génèrent des gains de productivité (moins de temps pour faire plus), mais aussi parce qu’elles comptabilisent tout. Le chronomètre est roi. Smartphones, emails, SMS et réseaux sociaux nous rappellent perpétuellement à l’ordre. À tel point que des observateurs se demandent s’il n’est pas urgent de ralentir et parlent d’un « rapport dysfonctionnel à la temporalité ». Avec, en ligne de mire, la tyrannie de l’immédiateté et l’oubli des bénéfices de la durée. Alors que certains affirment que le luxe n’est pas de prendre son temps, mais d’en gagner, d’autres font l’apologie de la lenteur. Mais ici, le sujet devient bien trop ardu en si peu de… temps.

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Article extrait
du magazine N° 2419

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