[Édito] Du drone au vélo-cargo...

Yves Puget

Imaginez le spectacle ! Dans une rue de Paris, un vélo-cargo de Franprix croise celui de Carrefour qui vient de doubler celui d’Intermarché. À l’angle de la rue de la Convention et de la rue de Vaugirard, 56 engins roulants d’autant de grandes marques avancent tranquillement. C’est l’heure de pointe. À la Préfecture, les agents, derrière leurs caméras, ne savent plus où donner de la tête. Rue de Belleville, Madame Durant est très énervée. Une ribambelle de cyclistes-livreurs la harcèle de SMS. Au pied de son immeuble, piétons et voitures pestent devant ces 3 roues qui s’entassent. Ce scénario, je l’ai écrit dans un éditorial de septembre 2014 ! Avec les mêmes mots, les mêmes phrases… Seule différence : j’ai succombé à la mode du moment et substitué « drone » par « vélo-cargo ».

Comment en sommes-nous arrivés là ? Comment sommes-nous passés d’un monde de science-­fiction que l’on croyait réel à un monde qui se tourne vers les solutions du passé ? Et pas plus que je ne rêvais de ce « Star Trek » de la livraison, je n’adule ce retour généralisé de Darry Cowl et de son illustre triporteur. Contrairement à la ­Mairie de Paris, et sans doute à d’autres, je ne veux pas voir nos rues singer ces villes chinoises qui, jadis, étaient envahies de vélos et autres pousse-pousse. Certes, je souhaite moins d’embouteillages, davantage d’espaces verts et de nouvelles mobilités. Pour les loisirs ou pour le transport personnel, le temps des bicyclettes, trottinettes électriques et hoverboards est clairement venu. Et c’est très bien.

Mais l’avenir du monde professionnel ne se bâtit pas avec les outils du passé. Cela me fait furieusement penser à cet expert qui, dans les années 60, annonçait dans LSA la fin des magasins et l’essor de la livraison à domicile. Cet « avant-gardiste » expliquant que, demain, les courses arriveraient directement dans les appartements via des réseaux… pneumatiques. Ceux qui pensent que, dans l’avenir, toutes les livraisons se feront à vélo ne sont que les descendants de cet expert. Sans oublier ces mêmes « bien-pensants » qui se soucient des troubles musculo-squelettiques des caissières et de leurs conditions salariales… mais se fichent pas mal de la santé de ces forçats de la pédale aux conditions sociales plus que précaires.

Avec l’essor de l’économie servicielle, il faut concevoir autre chose et éviter que l’anarchie s’impose dans nos rues. La livraison en vélo-cargo, comme la multiplication des scooters et autres camionnettes, ne peut être « la » solution. Seulement une possibilité. Avec l’essor des casiers, des drives piéton, des conciergeries, des magasins automatiques au pied des immeubles et des bureaux, il faut repenser les flux de clients et de livraison, revoir l’aménagement commercial, réinventer l’urbanisme et concevoir une autre architecture ou conception des immeubles. Les enjeux de la logistique urbaine doivent être pris à bras-le-corps (et non à la force des mollets). Le commerce devra s’intégrer dans une vision plus globale de l’évolution d’un territoire. Avec une logistique du dernier kilomètre efficace (plates-formes d’éclatement, points relais, click & collect, robots de livraison), rentable et responsable écologiquement et socialement. Le chantier demandera du temps, réclamera une vaste concertation et imposera de lourds investissements. Il revient aux futurs maires de prendre leurs responsabilités et de ne pas miser sur des solutions simplistes, voire populistes. Autrement dit, d’inventer la ville demain. 

ypuget@lsa.fr @pugetyves

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Article extrait
du magazine N° 2591

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