[Edito] Histoires de familles

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Yves Puget

A priori, il existe peu de points communs entre les familles Issa et Zouari. Les deux frères Mohsin et Zuber Issa sont des milliardaires anglais qui ont fait fortune dans les stations-service et qui viennent de reprendre Asda à Walmart. De leur côté, en France, Moez et Soraya ­Zouari ont discrètement bâti un groupe de distribution avec des Franprix, des Monop’ et des Monoprix, ont mis la main sur Picard et tentent de faire tomber Bio c’Bon dans leur besace.

Alors, quel est le point commun ? Ces deux exemples montrent peut-être un retour des « familles ». Pourquoi cette hypothèse ? Parce que les fonds d’investissement se désintéressent de plus en plus du commerce et parce que des grands groupes de distribution font le ménage dans leur portefeuille de marques et de pays. Des actionnaires ou propriétaires, faute de rentabilité ou de leviers de croissance, cherchent à couper ce qui rapporte peu, ou pas assez à leurs yeux. Et, surtout, ils ne veulent pas vendre à leurs concurrents directs afin de ne pas les renforcer ou ne le peuvent pas parce que l’Autorité de la concurrence veille au grain.

Et dans cette ambiance plutôt morose, des entrepreneurs, et donc parfois des familles, sortent du bois. Ils sont persuadés que le magasin ne va pas disparaître et que, même si l’on croit à sa fin, cela prendra du temps. Autrement dit, de bonnes affaires se présentent à quelques audacieux. Et là où des fonds voient un secteur en déclin, ces investisseurs privés perçoivent une base de clients fidèles qui s’érode très lentement et offre l’opportunité de générer du cash pendant encore de longues années.

Les nostalgiques n’y verront qu’un louable retour en arrière. Ils évoqueront les Defforey ou les Fournier chez Carrefour, ou les Halley chez Promodès (Continent, Champion…). Et ceux plus dans le présent préféreront parler des Mulliez (Auchan…), des Bouriez (Cora…) ou des Houzé (Galeries Lafayette) mais aussi, à l’étranger, des Schwarz (Lidl), des Albrecht (Aldi) ou des Kamprad (Ikea).

Attention toutefois de ne pas aller trop vite en besogne et de croire que les familles fondatrices reviennent aux manettes comme au bon vieux temps. Pour certains, il ne s’agit là que d’éléments très conjoncturels, pour ne pas dire opportunistes, tant la distribution devient le terrain de jeu de géants. Ils ont conscience que le budget annuel d’investissement d’Amazon se monte à plus de 20 milliards de dollars, que Tencent a annoncé 70 milliards sur cinq ans ou qu’Alibaba met plus de 20 milliards dans le cloud. Mais face à ces mastodontes, certains pensent que des distributeurs à taille humaine, des locaux ou des régionaux, peuvent très bien s’immiscer. Soit en travaillant remarquablement une « niche » jugée trop petite par certains. Soit en devenant complémentaires et alliés des leaders, à l’instar de la famille Schiever, toujours franchisée d’Auchan. Alors que les grands groupes parlent souvent de rachats, de fusions et d’autres rapprochements, d’un marché qu’ils estiment trop éparpillé, trop éclaté, il y aurait donc des places à prendre à côté de ceux, français et étrangers, qui s’imposeront nationalement et même internationalement. Avec ce petit bémol : l’histoire démontre qu’après des phases de fragmentation surviennent très souvent des phases de… concentration.

ypuget@lsa.fr

@pugetyves

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Article extrait
du magazine N° 2624

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