[Édito] Intelligence artificielle

|
Twitter Facebook Linkedin Google + Email Imprimer
Yves Puget, directeur de la rédaction de LSA
Yves Puget, directeur de la rédaction de LSA© Laëtita Duarte

Si ce n’est pas une querelle entre Anciens et Modernes, cela y ressemble fort. D’un côté, il y a ceux qui prédisent un avenir radieux à l’intelligence artificielle au service des achats des enseignes. Ils citent le scientifique Joël de Rosnay, qui craint « davantage la stupidité naturelle que l’intelligence artificielle ». Ils imaginent que, demain, les assortiments se bâtiront uniquement à partir d’algorithmes devenus « intelligents ». Ils pensent que la data remplacera les neurones. Ils encensent le magasin 4-Star d’Amazon, où les produits en rayons sont exclusivement ceux qui sont les mieux notés sur le site du pure player.

Certes, on parle d’IA depuis la fin des années 50. Mais les progrès simultanés des algorithmes, des processeurs et des volumes des données changent la donne. Les ordinateurs amassent tellement d’informations que le machine learning (apprentissage automatique) ou le deep learning (apprentissage basé sur des réseaux de neurones artificiels) permettent de déterminer puis d’ajuster l’assortiment en permanence. Ces outils jouent avec plusieurs centaines de variables et de données exogènes (météo, réseaux sociaux, presse...) ou endogènes (dernières ventes, promos…) et trouvent des occurrences que le cerveau humain n’imagine pas. Avec une analyse prédictive en temps réel pour atteindre le Graal, à savoir devancer le désir du client.

En centrale, si certains acheteurs sont déjà convaincus de cette révolution, d’autres n’ont aucune envie d’être « disruptés » par des ordinateurs. Ils affirment que rien ne remplacera le flair et l’expérience. Ils croient que l’intuition sera toujours plus puissante que la probabilité. Que des machines installées « on ne sait où » ne connaîtront jamais aussi bien les zones de chalandise que des chefs de rayon qui y vivent depuis des années. Que goûter ou essayer un produit apporte plus d’information que n’importe quel traitement statistique. Que l’IA ne générera jamais de l’émotion ! Qu’elle ignore la surprise et rejette l’imprévisible. Qu’elle s’interdit toute prise de risques et tout pari…

Il existe donc deux écoles, deux visions et, comme souvent, la vérité se situe entre les deux. En e-commerce, dans les drives, la proxi ou les lieux de flux, l’intelligence artificielle peut prendre les commandes. Le nier serait une erreur, tout comme croire que l’IA aura un jour les pleins pouvoirs est excessif. Dans des points de vente, elle ne décidera pas de tout mais sera une aide essentielle – sinon vitale – au pilotage. Ceux qui en seront dotés iront plus vite, feront moins d’erreurs et, surtout, verront autre chose, ce que les autres, armés d’un crayon sur l’oreille, ne percevront jamais.

Ce temps gagné, ils le consacreront à intégrer des éléments de goût, de sens et de « valeur » que l’IA aura du mal à appréhender. Ils parieront sur la différenciation alors que l’IA générera peut-être de l’harmonisation. Finalement, demain, le bon acheteur sera celui qui utilisera au mieux l’intelligence artificielle en lui déléguant de plus en plus de pouvoir. Avec la seule question qui compte : jusqu’où cette délégation va-t-elle s’opérer ? Certains n’y voient aucune limite et d’autres affirment que si l’IA sera incontournable, elle restera au service de l’humain, et donc de ces dirigeants qui définissent des stratégies. Car, comme le disait l’économiste Jean Fourastié, « la machine conduit l’homme à se spécialiser dans l’humain ».

ypuget@lsa.fr @pugetyves

Testez LeMoniteur.fr en mode abonné. Gratuit et sans engagement pendant 15 jours.

Article extrait
du magazine N° 2534-2535

Couverture magasine

Tous les jeudis, l'information de référence de la grande consommation Contactez la rédaction Abonnez-vous

 
Suivre LSA Suivre LSA sur facebook Suivre LSA sur Linked In Suivre LSA sur twitter RSS LSA