[Édito]Très chère gratuité ...

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Yves Puget

Un pavé dans la mare. « Pour assurer un meilleur service à tous, l’accès à cette borne est désormais payant », peut-on lire sur le parking, à côté des bornes de recharge électrique d’un hypermarché Auchan. On y découvre même les nouveaux tarifs : 0,25 € la minute, soit 7,50 € la demi-heure. Peut-être une façon d’anticiper la loi d’orientation des mobilités et son étonnant article 23-L. 111-3-5.

Selon le texte voté le 19 novembre, les magasins ont en effet jusqu’au 1er janvier 2025 pour installer sur leur parking un point de charge par tranche de 20 emplacements. Pour un hyper de 12 000 m², avec 1 300 places, il faudrait installer 65 points de charge. Soit un investissement de quelque 600 000 € ! La facture globale pour le commerce alimentaire serait de 1 milliard d’euros et de 500 millions d’euros pour le non-alimentaire. Les magasins prendraient en charge presque à eux seuls la mise en place de la totalité des besoins de recharge électrique, puisqu’ils installeraient 180 000 bornes (à 7 000 € l’unité). Et cela, bien évidemment, sans la moindre étude d’impact, alors que, en 2018, seulement 40 000 véhicules légers électriques ont été immatriculés et que l’État ambitionne un parc d’un million d’unités d’ici à 2023 !

Le commerce doit certes contribuer à l’effort général pour l’amélioration de notre environnement. Mais pourquoi vouloir imposer les mêmes règles à tous ? C’est-à-dire aux magasins d’Île-de-France, qui totalise plus de 37 % du parc, comme à ceux de la Corse, qui compte moins de 1 000 véhicules électriques ? De plus, personne ne sait si, demain, les Français rechargeront leurs véhicules dans les parkings des magasins, sur leur lieu de travail ou tout bonnement chez eux. De plus, la GMS n’a pas attendu un diktat réglementaire pour s’équiper. Si, début 2019, la France dénombrait 10 491 stations, la grande distribution en comptabilisait déjà 765, avec E. Leclerc et Lidl en tête.

Et comme leurs concurrents, ces deux enseignes ont instauré la recharge gratuite. Pour l’instant, cette pratique s’impose, tant la cible est intéressante. Il convient pourtant de ne pas minimiser le risque de voir ces places squattées par des taxis ou des commerciaux. Pour éviter ce phénomène, certains travaillent l’idée de réserver la gratuité aux porteurs de la carte de fidélité ou sous réserve de présenter un ticket de caisse du magasin. Autant de pistes pour transformer une contrainte en argument marketing. Mais revient-il à la grande distribution de recharger gratuitement le futur parc automobile français ? Les distributeurs sont-ils conscients du coût si l’électrique se généralise ? S’agira-t-il d’un investissement en pure perte si l’hydrogène ou une autre technologie l’emporte finalement ?

Voilà pourquoi il est urgent que l’État comprenne qu’il ne peut pas changer régulièrement les règles du jeu. « Les distributeurs doivent pouvoir planifier leurs investissements d’une façon progressive, en fonction de leurs moyens financiers et de la réelle transformation du parc automobile », confirme Franck Charton, délégué général de Perifem. Tout en définissant clairement leurs stratégies entre la gratuité, le service et le tout-payant. Car si rien n’est anticipé, cette gratuité finira par coûter très cher, tant la marche arrière s’avérera délicate, pour ne pas dire impossible. 

ypuget@lsa.fr @pugetyves

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Article extrait
du magazine N° 2581

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