[Édito] Urgence absolue

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Yves Puget

Ces chiffres inquiètent. Au Royaume-Uni, le retail a perdu pas moins de 95 000 emplois entre 2011 et 2018. Aux États-Unis, 7 282 magasins ont fermé au premier semestre et ce chiffre pourrait grimper à 12 000 à la fin de l’année. Le grand défi des prochaines années ne peut donc se résumer au digital, au marketing ou à la relation client. Il sera aussi social et managérial. Un enjeu d’importance lorsque l’on sait que quelque 3,5 millions de femmes et d’hommes travaillent en France dans le commerce et que la grande distribution alimentaire compte, à elle seule, 660 000 salariés. Selon la FCD, pas moins de 20 % des effectifs ont moins de 26 ans et 68 % des embauches concernent des personnes sans diplômes ou peu diplômées. Avec, contrairement à certaines idées reçues, 89 % de CDI. Ces chiffres, souvent ignorés, posent beaucoup de questions. La première traite, bien évidemment, de l’emploi. Si, pendant plusieurs ­décennies, la grande distribution a été créatrice nette d’emplois, avec le développement de l’e-commerce mais aussi la digitalisation des points de vente et la robotisation de la chaîne d’approvisionnement, il est peu probable qu’elle puisse assumer cette mission encore longtemps. D’autant plus qu’il ne faut pas être grand clerc pour prédire que, demain, il y aura moins de magasins et moins d’enseignes.

Au-delà de cet aspect quantitatif, il est urgent de s’intéresser au management. Car on ne peut pas parler de la révolution du commerce sans évoquer la mutation des métiers. Selon des experts, 50 à 80 % d’entre eux vont disparaître dans les prochaines décennies ! Avec de telles perspectives, il est donc légitime de se demander si les salariés sont prêts à travailler autrement, si les syndicats vont accepter de tels bouleversements, si les managers sont formés à l’accompagnement de leurs équipes, si les directions des ressources humaines ont les moyens d’une telle ambition et l’envie de s’y attaquer dès maintenant et, par ailleurs, si les directions générales ne vont pas préférer, pour l’instant, mettre cette question « sous le tapis » tant ce dossier est explosif socialement. Enfin, face aux nouvelles technologies qui transforment radicalement les compétences nécessaires dans le monde du travail, le secteur de la formation a-t-il su s’adapter pour préparer la main-d’œuvre du futur ?

Voilà pourquoi il est urgent pour les distributeurs de disposer d’une « marque employeur » forte et attractive. Il faut à la fois redonner de la fierté d’appartenance et des perspectives d’avenir. Surtout à cette nouvelle génération qui réclame un autre rapport entre le travail et la vie privée. Certains affirment qu’il faut abandonner le mana­gement par la menace pour aller vers un management par l’envie. Ces jeunes attendent, à juste titre, de l’engagement de leur entreprise vis-à-vis d’eux et de l’environnement, oubliant aussi parfois qu’ils ont des obligations et des devoirs vis-à-vis de leur entreprise.

Si personne ne tient compte de tels bouleversements, la presse continuera dans les mois à venir d’égrener les fermetures de magasins, les disparitions d’enseignes et les plans sociaux qui en découlent. Avec, in fine, des drames humains, de sérieux problèmes économiques et la perte d’une des vocations premières du commerce, qui est de créer du lien avec ses clients, mais aussi avec ses équipes. Voilà pourquoi il y a urgence. Et même urgence absolue. 

ypuget@lsa.fr @pugetyves

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Article extrait
du magazine N° 2572

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