Édouard Leclerc, disparition d'un pionnier du commerce

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L'ÉVÉNEMENT DE LA SEMAINE Édouard Leclerc, l'une des grandes figures de la distribution moderne, est décédé à l'âge de 85 ans. LSA retrace les grandes étapes de son exceptionnel parcours qui l'a vu multiplier les combats contre les monopoles et les cartels. Un homme à l'origine d'un nouveau commerce.

L'homme de granit, l'homme de Landerneau, est mort. Il a marqué l'histoire. Il fut un géant visionnaire, un réducteur de coûts, un combattant quotidien contre l'industriel oppresseur et omnipotent, contre les réseaux intégrés, un Robin des Bois défenseur du consommateur, un conquérant de la part de marché face à la concurrence, un homme d'affaires avisé, un impulsif (gifle à la caissière) et un personnage aux choix controversés dans les heures sombres de la Seconde Guerre mondiale. Édouard Leclerc est à lui seul le livre d'histoire des soixante dernières années, celle de la grande histoire, celle de l'histoire du commerce et - osons le mot - de la grande distribution.

 

Un survivant

Vendre moins cher fut son credo. Il était face à tous. Face aux grossistes, aux détaillants, aux politiques, aux corporations, aux pouvoirs publics, à l'État...« Dès le départ, huit jours après l'ouverture de mon premier magasin, les contrôleurs [de la Répression des fraudes, NDLR] venaient voir comment je pouvais vendre moins cher ! Toute notre vie, ma femme et moi avons dû subir des tracasseries, à cause de la collusion du grand commerce et des politiques », confiait-il à LSA en 2000, alors qu'il cédait peu à peu les commandes du mouvement à son fils. Breton, né en 1926 dans une France encore agricole, issu d'une famille de onze enfants plutôt pauvre et pieuse, qui doit trimer pour survivre, Édouard est d'abord un survivant.

Dans une formule, Michel-Édouard Leclerc reprend souvent l'esprit du père. « Si on ne s'était pas organisé, on aurait crevé ! » « On », ce sont ces commerçants d'après-guerre, dispersés, souffreteux, malmenés par les fournisseurs et la petite ou la grande bourgeoisie des grossistes, des industriels et des pouvoirs publics. Il ouvre son premier magasin fin 1949 à Landerneau, puis fédère quelques épiciers, « une équipe de pionniers qu'il entraîne dans un combat social et économique ; mais c'est la réforme sociale qui est le principal objectif », relate Michel-Édouard. « Il a créé un système unique au monde où les adhérents sont propriétaires d'une marque qu'ils ont eux-mêmes contribué à faire progresser », salue un natif de Landerneau, adhérent du groupement.

 

Le Robin des Bois des consommateurs

Quelque part, Édouard cultivait cette vieille idée d'une lutte contre la misère, la pauvreté, et sa violence. Consciemment ou pas, nul ne peut oublier d'où il vient et ce qu'il a vécu. Il n'y a pas de condescendance à dire qu'Édouard Leclerc a été un Robin des Bois pour le consommateur et le citoyen. « Il a toujours rejeté l'idée de propriété et il ne supportait pas l'ostentation, poursuit l'adhérent. C'est d'ailleurs de la propriété ou non des outils qu'est née la scission avec Intermarché. » Assurément, il y a cru et il n'est pas si sûr que la barque, devenue paquebot, ait dérivé de cette idée de base, malgré l'enrichissement des adhérents Leclerc de la première et de la deuxième heures.

Tout le reste de l'aventure d'Édouard, puis de Michel-Édouard, découle de là. Les combats contre les refus de vente des industriels - « ils livraient la moitié des commandes ou les mauvaises références sous la pression des concurrents », rapportait Édouard Leclerc dans une de ses dernières interviews à LSA, en 2000. Mais aussi contre les maires et les députés qui luttaient contre l'installation des supermarchés puis des hypermarchés au nom de la défense du petit commerce, contre la distribution sélective, le livre, la parapharmacie, les pétroliers et, bien sûr, les concurrents. « Moi, ce que je voulais, c'est faire école, défendait-il. Ce qui m'a toujours intéressé, c'est de promouvoir une formule de distribution plus transparente, plus proche des consommateurs. J'ai toujours eu la hantise de la spéculation. On avait trop souffert pendant la guerre. Les grandes familles du commerce (Félix Potin, Halley, Cathiard) avaient bien sûr modernisé les magasins, mais ils oubliaient de raccourcir les marges. »

Il n'est pas le seul pionnier à engager la bataille. Chez Carrefour, les Fournier et Defforey la mèneront aussi, mais en leur nom propre, pas au nom d'une « coopérative de commerçants » comme Édouard Leclerc, dans laquelle chaque adhérent est propriétaire de son magasin, de sa réussite ou de ses échecs.

 

Pugnace, déterminé, visionnaire

L'économie sociale et solidaire fait partie de l'ADN d'Édouard Leclerc. En 1959, il milite avec Max Théret, l'un des deux fondateurs de la Fnac, en faveur d'une réforme fiscale favorisant les circuits courts. Dans la foulée, alors qu'il est menacé d'étranglement par les fabricants qui rechignent à l'approvisionner, lui et sa soixantaine d'adhérents en appellent à Michel Debré, Premier ministre de l'époque, qui lui répond que son gouvernement « veillera à ce que rien ne vienne entraver la liberté du commerce ». Insuffisant pour Édouard Leclerc, qui sollicite le général de Gaulle. Celui-ci intime à Joseph Fontanet, ministre du Commerce, d'agir vite : la circulaire prohibant le refus de vente est rédigée en trois semaines... Tout Leclerc est là, salue un adhérent : « Sa pugnacité, sa détermination, sa vision. » Le champ est libre pour Leclerc et ce que l'on baptisera ensuite la grande distribution.

Même si certains fournisseurs peuvent s'étrangler devant la formule, la formidable efficacité de la solidarité, u ne puissance devenue phénoménale, a son travers et peut être fatale aux entreprises les plus fragiles. Édouard Leclerc a aussi quasiment appris le métier à un autre géant, Gérard Mulliez... aujourd'hui mille fois plus riche que le visionnaire de Landerneau. Une petite faiblesse sans doute pour l'homme de granit : il n'a jamais soutenu l'installation d'un magasin dans le Nord, sur les terres d'Auchan. Le mentor savait être protecteur. Dans les locaux de LSA, lors des 40 ans du journal, Gérard Mulliez, l'oeil brillant de malice, ne cacha pas qu'il vouait à Édouard un véritable culte. Respect total, admiration, souvenirs de vieux combattants du commerce, contre les lois, les politiques, la circulaire Fontanet, le Cidunati de Gérard Nicoud, les Pinay, Debré, Delors, Raffarin, Galland...

À l'inverse, Édouard Leclerc ne digéra jamais la scission provoquée par un pionnier Leclerc de la première heure, Jean-Pierre Le Roch, Breton comme lui, qui créa Intermarché et ses satellites. Bataille d'égo... ou d'égaux : les deux enseignes pèsent aujourd'hui le même poids économique ! Et se regardent finalement, les deux fondateurs désormais disparus, avec un certain respect.

Édouard Leclerc n'avait pas non plus une grande tendresse pour le syndicalisme, qui n'a jamais réussi à prendre pied dans l'enseigne bretonne. Il avait même giflé une caissière un peu trop outrancière à son égard. Ancien séminariste ayant renoncé à la prêtrise, il était mystique, disait avoir des relations avec le Pape.

Les grands hommes ont souvent des failles abyssales dans leur existence. Édouard Leclerc n'y a pas échappé, mais sa marque, sa trace ont marqué la France. L'enseigne É. Leclerc brille en France, son message sur le prix bas est le plus connu et le plus vrai de toute la distribution. Assurément, Édouard était bien plus qu'un simple commerçant avisé.

A VOIR ET À LIRE SUR LSA.FR

  • Des archives vidéos historiques
  • Interview intégrale parue dans LSA en 2000
  • Toutes les réactions

 

EN DATES

  • 20 novembre 1926 Edouard Leclerc naît à Landerneau (Finistère). Il est le fils d'Eugène Leclerc et de Marie Kerouanton, et le sixième enfant d'une fratrie de quinze.
  • 1949 À 23 ans, après avoir renoncé à la prêtrise, il ouvre avec son épouse, Hélène, une épicerie dans un hangar au 13, rue des Capucins à Landerneau, avec un capital de 5 000 F.
  • 1952 Naissance de son fils Michel-Édouard. Edouard et Hélène Leclerc ont eu trois enfants
  • 1955 Il permet à des franchisés d'utiliser gratuitement son nom pour ouvrir leurs magasins, pourvu qu'ils respectent sa conception de la distribution. Un premier ouvre à Saint Pol de Léon. Il compte plus d'une trentaine d'adhérents à la fin de la décennie, la majorité sont bretons.
  • 1959 Il confie à Jean-Pierre Le Roch l'implantation du premier centre distributeur en région parisienne, à Issy-les-Moulineaux, dansles Hauts-de-Seine. Le 17 novembre, les clients font la queue pour entrer dans le magasin.
  • 1960 Il gagne les premiers procès contre des marques qui refusent de l'approvisionner.
  • 1964 Le mouvement se structure avec la création de l'Association des centres distributeurs É. Leclerc (ADCLec).
  • 1969 Scission au sein du mouvement : plusieurs dizaines de distributeurs quittent Leclerc pour fonder Ex, futur Intermarché/Les Mousquetaires.
  • 1974 Il accueille avec un fusil des propriétaires de stations-service, venus bloquer les pompes à essence de son centre de Brest, qui affichent 10 centimes de ristourne.
  • 1987 Il envisage de se présenter à l'élection présidentiellepuis finalement y renonce.
  • 1988 Son fils Michel-Édouard devient coprésident de l'ACDLec.
  • 1997 Les Leclers commercialisent leurs premières marques distributeur sous la marque Repères.
  • 2003 Il vend le nom de l’enseigne et ses dérivés aux adhérents pour 120 millions d’euros.
  • 2005 Il cède la présidence de l'ACDLecà son fils, Michel-Édouard.
  • 2009 Nicolas Sarkozy lui remet la Légion d'honneur.
  • Janvier 2012 Création du fonds Hélène et Édouard Leclerc pour la culture
  • 17 septembre 2012 Âgé de 85 ans, il décède à Saint-Divy (Finistère), d'un arrêt cardiorespiratoire

 

Les réactions

LES CONCURRENTS « C'est un grand pionnier et précurseur qui a marqué l'histoire de la distribution, un homme de conviction et de combat qui a contribué de manière décisive à créer les conditions de développement du commerce moderne en France. » George Plassat, PDG de Carrefour « Édouard Leclerc était l'inventeur du discount à la française qui allait inspirer d'autres pionniers comme Gérard Mulliez. » Serge Papin, PDG de Système U « C'est un personnage essentiel de la distribution qui disparaît. Nous sommes liés par une histoire commune avec Leclerc et même si, en 1969, les routes ont divergé, les réussites de nos groupements ont reposé sur les esprits visionnaires d'Édouard Leclerc et Jean-Pierre Le Roch. Ils ont partagés nombre de combats que nous continuons de partager, notamment celui contre la vie chère. Jean-Pierre Meunier, président de Société civile des Mousquetaires

LES ADHÉRENTS « Je n'ai pas travaillé directement avec lui. Mais sa philosophie imprègne notre façon de travailler ; son sens aigu du partage, de l'utilité sociale. D'ailleurs, il ne s'est pas enrichi à titre personnel. Son idée était de rendre les choses plus accessibles pour que le plus grand nombre puisse en bénéficier. Il disait souvent : « Quand la France va mal, elle vient chez nous. » Éric Étienne, adhérent à Vitry, en charge de Leclerc Mobile « Nous avons tout appris d'Édouard Leclerc, il était un réel visionnaire et il faut garder tout ce qu'il nous a inculqué, à commencer par le sens des combats. Celui contre les prix de l'essence a marqué tout le monde. De même, sa volonté de limiter les intermédiaires et de se fournir auprès des producteurs a montré la marche à suivre. Il m'impressionnait par son charisme. Il en fallait pour rassembler toutes les familles d'entrepreneurs qui appartiennent au mouvement Leclerc. Yann Goudy, adhérent du magasin de Saint-Gilles-Croix-de-Vie

LES OFFICIELS « Il a su convaincre des commerçants indépendants de réunir leurs forces et leurs moyens [...]. Son credo était de comprimer au maximum les frais de distribution pour vendre le moins cher possible. Son action a été à l'origine de la création de milliers d'emplois en Finistère et en France. Il a permis à de nombreux producteurs agricoles de trouver de nouveaux débouchés dans la grande distribution. Il est toujours resté très attaché au Finistère [...]. Pierre Maille, président du conseil général du Finistère « Le parcours de M. Leclerc, qui transformera le commerce familial en un réseau dense de franchisés Leclerc, première enseigne française de distribution alimentaire, témoigne de son ambition et de sa détermination. Initiateur de la distribution à bas prix, il fit de la défense du consommateur l'un des piliers de sa stratégie commerciale. Son esprit visionnaire était unanimement reconnu. » Pierre Moscovici, ministre de l'Économie et des Finances

 

La culture du (bon) mot

La mort comme seul repos « Je suis malheureux en voyant trois, quatre millions de chômeurs. Aucun Français ne peut être heureux en voyant ces chômeurs. Aucun Français ne peut être heureux en voyant la descente économique de la France. Je crois que mon seul bonheur, mon seul repos, ce sera la mort. » Source audio inconnue Il se compare à l'abbé Pierre « Simultanément, vous avez vu apparaître deux hommes. L'abbé Pierre, qui s'est mis à travailler avec les pauvres, et Edouard Leclerc,qui a essayé de transformer l'économie et le commerce en distribution. » Source vidéo : conférence à la Sorbonne, octobre 1990 Le contexte de la création de l'enseigne É. Leclerc « En 1949, c'était (sic) vraiment le Robin des Bois de l'économie. On sortait d'une économie de subsistance, d'une civilisation pédestre, et, brutalement, la France allait entrer dans la civilisation de la voiture et de l'économie de marché. On a essayé de transformer l'économie et le commerce en distribution. Pour cela, il fallait changer les méthodes et les orientations. Mais pour que ce soit durable, il fallait monter une opération rentable. » Source vidéo : conférence à la Sorbonne, octobre 1990 À propos des cartes de crédit « C'est l'anéantissement de la liberté, c'est le contrôle de toute votre vie. Désormais, tout ce que vous dépensez sera contrôlé, et, tôt ou tard, on vous retirera les billets de banque. On vous a déjà enlevé les pièces d'or pour mettre des billets de banque, ce qui permet à l'État de dévaluer à tout moment ce que vous avez dans votre poche. »Source vidéo : «Cinq colonnes à la une», 1959 Pas d'aide pour démarrer « Je n'ai été aidé par personne, sinon par ma femme. Mais j'avais pour moi le passé d'un père qui était respecté dans toute la région. Et si l'on m'a fait confiance, c'est pour lui. » Source vidéo : «Cinq colonnes à la une», 1959 La spéculation, « vérole du capitalisme » « Mon combat, c'est la lutte contre la spéculation. La spéculation, c'est la vérole du capitalisme et il faut arriver à la battre. Sur l'essence et sur tous les produits aujourd'hui distribués, nous voyons une certaine spéculation. Ce sont 3% de la population française qui dominent le pays avec une masse d'argent considérable et qui peuvent créer à tout moment un homme politique et s'en servir. » Source vidéo : journal télévisé, 1976 Raccourcir les circuits « Moi, j'ai cherché le circuit le plus court en achetant directement au producteur pour revendre au consommateur. J'ai fait apparaître la vérité des prix. » Source : interview LSA, décembre 2000 Pas de Leclerc dans Paris « Le seul vrai obstacle que nous n'avons pas pu surmonter, c'était ce mot d'ordre : "Pas de Leclerc dans Paris !" Cela restera pour moi l'ultime preuve de la collusion entre les dirigeants du grand commerce et la classe politique. » Source : interview LSA, décembre 2000 Faire école « Moi, ce que je voulais, c'est faire école. Ce qui m'a toujours intéressé, c'est de promouvoir une formule de distribution plus transparente, plus proche des intérêts des consommateurs. » Source : interview LSA, décembre 2000

 

1 commentaire

Orkuza

22/09/2012 00h34 - Orkuza

un très grand monsieur, pourtant si simple. une vie de travail, de lutte, d'anecdotes épiques et truculentes, et surtout tellement de générosité.
quelle inspiration!
je suis bien triste.

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