Entretien avec Michel Biero Cogérant de Lidl France et responsable des achats : "Les contrats tripartites, c'est du bon sens paysan"

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L'ÉVÉNEMENT DE LA SEMAINE Sa parole est rare. À l’occasion du Salon international de l’agriculture, du 25 février au 5 mars 2017 à Paris, Michel Biero, cogérant de Lidl France, évoque les relations entre la distribution et le monde agricole. Mais aussi l’origine France, les contrats tripartites et bien d’autres choses encore.

Michel Biero

LSA - Lidl participe pour la troisième année consécutive au Salon de l’agriculture. Quel est enjeu pour Lidl ? Quel bilan peut-on faire de ses premières participations ?

Michel Biero - Nous sommes très fiers de participer au Salon de l’agriculture pour la troisième année consécutive. Cette participation représente un engagement de long terme de la part de Lidl. Dès notre premier salon, nous avons insisté sur le fait que nous serions présents à ce rendez-vous tout au long des quinze prochaines années. Cet engagement au Salon de l’agriculture s’inscrit dans la droite ligne de notre virage stratégique. Depuis 2012, nous avons pour ambition de monter en gamme notre offre, de proposer des produits frais et d’origine France. À cet égard, le Salon de l’agriculture est certainement la plus belle vitrine du made in France. Bien sûr, au début, les choses n’ont pas été simples. Nous étions attendus au tournant. Il a fallu passer un certain nombre d’épreuves, monter des dossiers, rencontrer les syndicats et, surtout, prouver notre réel engagement en faveur des produits agricoles d’origine France.

 

LSA - Pourquoi les produits agricoles sont-ils si importants pour Lidl ?

M. B. - Les consommateurs français sont, plus qu’ailleurs en Europe, attachés au monde agricole. Depuis 2012, Lidl mise tout sur les produits frais. La viande, la volaille, les fruits et légumes, le poisson, le lait sont issus, pour une large part, du monde agricole. Avec trois ans de recul, nous sommes persuadés que le rapprochement de Lidl avec l’agriculture est la bonne stratégie.

 

LSA - Quel est le poids des produits frais dans l’activité de Lidl France ?

M. B. - Le marché fraîcheur, que constituent les fruits et légumes, la viande et la volaille, les produits frais et surgelés, représente 50% de notre activité et affiche une très forte croissance à deux chiffres. Lidl a toujours surperformé dans les fruits et légumes mais, avec notre changement d’image, cette surperformance s’est encore accentuée. Dans la viande, nous avons enfin gagné la confiance du consommateur. Il faut savoir que Lidl est, aujourd’hui, la seule enseigne avec Monoprix à faire de la viande maturée à vingt et un jours. De même, il y a encore un an et demi, nous n’avions pas un seul morceau de charolais dans nos rayons boucherie. Nous vendions uniquement de la viande conventionnelle issue de vaches laitières de réforme, qui était quand même maturée à six jours. En ajoutant du charolais, nous n’avons pas perdu une seule UVC de viande bovine conventionnelle. Le charolais, c’est uniquement de l’additionnel.

 

LSA - Qu’en est-il de l’origine France dans vos approvisionnements ?

M. B. - Lors de notre première participation au Salon de l’agriculture, en 2015, l’origine France représentait 98% des volumes de viande bovine et 90% des volumes de viande porcine. Aujourd’hui, 98% des volumes de viandes bovine et porcine sont porteurs d’une origine France. Quant au lait, 82% des volumes sont d’origine France ; les 18% restants le sont aussi, mais transformés et conditionnés en Allemagne. Il faut savoir qu’avant 2012 l’origine France ne représentait que 50% des volumes de viande bovine et 40% de ceux de viande de porc. Désormais, les produits laitiers sont fabriqués à partir de lait d’origine France, y compris l’emmental, qui nécessite, pour un kilogramme, 11 litres de lait. Notre point faible reste la charcuterie. Seulement, 50% des volumes sont fabriqués à partir de viande française, mais c’est un pourcentage en progression puisqu’il était seulement de 9% il y a trois ans. En ce qui concerne les fruits et légumes, chaque fois que c’est possible, nous mettons en priorité l’origine France dans nos rayons. Résultat, en l’espace de quatre ans, la part des fruits et légumes dans le chiffre d’affaires de Lidl est passée de 6% à près de 10%.

 

LSA - Comment êtes-vous parvenu à ce résultat ? Avec combien de fournisseurs travaillez-vous ?

M. B. - Tous produits alimentaires confondus, nous travaillons avec près de 1 000 fournisseurs. Il s’agit d’un chiffre stable. Mais vous savez, mon rêve est de travailler avec 50 industriels laitiers et non pas avec trois, comme c’est le cas actuellement. Deux ou trois mastodontes, c’est justement là l’un des problèmes de l’agriculture française.

 

LSA - Lors du Salon de l’agriculture,vous croiserez sans doute les candidats à l’élection présidentielle. Cela sera donc l’occasion de leur parler des contrats tripartites. De quoi s’agit-il exactement ? Quel est l’intérêt pour Lidl ?

M. B. - La matière première est chez l’éleveur, pas chez l’industriel, et encore moins chez le distributeur. Pour qu’il y ait un partage des valeurs, il faut intégrer les trois parties dans un même contrat. C’est du bon sens paysan. Il n’y a que l’éleveur qui peut dire combien lui coûte 1 litre de lait ou 1 kg de viande de bœuf. C’est lui qui paie les aliments, c’est lui qui paie les installations. Un contrat tripartite doit nous permettre de nous réunir autour d’une table avec les éleveurs et les industriels, et de discuter sur le coût de production de 1 kg de viande de bœuf, de porc ou de 1 litre de lait. C’est ce que nous avons fait avec le GPPMF, qui regroupe une centaine d’éleveurs de porcs des Hauts-de-France et qui commercialise les marques Ch’ti Porc et Ch’ti Porc des Flandres. Nous nous sommes engagés dans un partenariat pour trois ans. Au cours de cette période, le prix payé aux producteurs, calé sur le marché au cadran de Plérin et valorisé d’une prime, est révisé tous les six mois. Cela doit permettre de tenir compte de la volatilité du cours des matières premières qui entrent dans l’alimentation animale.

L’étape suivante consiste à trouver un industriel. Ce n’est pas simple, car, dans ce type de relations contractuelles, l’industriel devient en fait un prestataire de services, et c’est ce qui le dérange. Dans le cadre d’un contrat tripartite, l’industriel s’engage à payer le prix négocié auprès de l’éleveur. La négociation entre l’industriel et le distributeur intervient dans un second temps et de façon séparée. Pour moi, c’est un moyen de préserver la relation avec les éleveurs, qui m’appellent directement en cas de problème. Dans le cas de la marque le Ch’ti Porc des Flandres, les éleveurs viennent volontiers faire la promotion de leurs produits en magasin, et ce sont même eux qui nous ont proposé de se mettre en avant sur les packagings des produits. Dans ce type de contrat, je perds effectivement quelques points de marge. Mais qu’importe, puisque les volumes augmentent. Nous avons l’intention d’interpeller les candidats sur ce sujet des tripartites. Pour l’instant, je n’ai rien vu dans les programmes. La difficulté vient surtout de l’opposition des industriels. Heureusement, elle n’est pas systématique. À l’image de la Laiterie de Saint-Denis-de-l’Hôtel, avec qui nous avons signé, le 1er juillet 2016, en partenariat avec l’association des producteurs de lait du bassin Centre, une convention tripartite pour assurer une juste rémunération aux éleveurs laitiers.

 

LSA - Combien de contrats tripartites avez-vous déjà signé ? Pourraient-ils être déclinés à d’autres filières ?

M. B. - Nous avons déjà conclu cinq contrats tripartites. Ils n’ont pas lieu d’être dans la filière des fruits et légumes, car nous travaillons directement avec eux. Depuis ces quinze dernières années, nous n’avons jamais eu aucun souci avec les producteurs de fruits et légumes. Ce qui montre bien que le problème n’est pas forcément chez le producteur ou le distributeur.

 

LSA - Quel bilan faites-vous de l’opération de collecte de 4 M€ auprès de vos clients pour venir en aide aux producteurs de lait ?

M. B. - Tout est parti des difficultés des filières d’élevage, à l’été 2015. Nous nous sommes toujours montrés prêts à les soutenir, en passant les hausses recommandées par le ministère de l’Agriculture. Mais nous nous sommes rendu compte que ces hausses n’étaient pas répercutées par les industriels auprès des éleveurs. Ce qui a d’ailleurs fait l’objet d’un rapport du médiateur de la République. Le projet de création d’un fonds porcin de 100 M€, initié par la FNSEA et la FNP, n’a jamais vu le jour. Nous avons donc voulu prouver qu’au travers de cette collecte de 4 M€ auprès de nos clients, créer un fonds de soutien pouvait être un jeu d’enfant. On a mis des affiches en place au Salon de l’agriculture et dans nos magasins. Nous ne nous sommes pas fait des copains partout.

 

LSA - Cette opération sera-t-elle renouvelée ?

M. B. - La question m’est souvent posée. Lidl est prêt à renouveler demain cette opération mais pas tout seul. En six mois, Lidl France, avec 5 points de part de marché, a collecté 4 M€. Si on s’y mettait tous, on pourrait réunir pas loin de 90 M€. Je n’ai pas de contacts avec les autres distributeurs et je pense qu’ils ne seraient pas d’accord pour s’engager de la sorte. J’ai toujours été très transparent. Je ne me suis pas lancé dans cette opération, qui a consisté à prélever 3 centimes sur chaque brique de lait pour sauver l’agriculture. De toute manière, avec 4 M€, on ne fait rien. On ne sauve pas l’agriculture. L’objectif était de lancer un pavé dans la mare et de montrer aux politiques que c’est possible. Mais nous sommes malgré tout ravis d’avoir pu aider 2 000 éleveurs. Le ministère de l’Agriculture m’a contacté pour savoir comment nous avions fait pour réunir cette somme.

 

LSA - Seriez-vous prêts à investir directement dans des filières agricoles ?

M. B. - Oui, c’est une réflexion que nous avons et qui est particulièrement avancée dans les fruits et légumes, notamment pour le bio. Mais la disponibilité n’est pas suffisante et nous rencontrons de grandes difficultés d’approvisionnement. C’est pour cette raison que nous sommes en train de développer des contrats de mise en culture avec Paysans bio et d’aider au financement d’agriculteurs en conversion.

 

LSA - Et dans un outil industriel ?

M. B. - Mais nous avons déjà en Europe une usine de chocolat, une autre de céréales. En France, investir dans un outil de transformation de viande pourrait nous intéresser. Nos concurrents, qui achètent des demi-carcasses de viande, ont forcément un avantage sur Lidl. Il n’y a rien de concret pour l’instant, mais le sujet est en réflexion.

 

LSA - Les efforts que vous menez ont-ils permis de réduire le nombre de blocages de magasin en 2016 ?

M. B. - Lors du Salon de l’agriculture, nous allons accueillir des producteurs de lait et des éleveurs de porcs sur notre stand. Ils seront là non pas pour le casser mais pour faire la promotion de leurs produits. C’est une première qui en dit long sur l’amélioration de nos relations avec le monde agricole. Nous avons la lourde tâche de ne pas les décevoir. Il faut donc continuer, convaincre des industriels d’adhérer à notre démarche.

 

LSA - En juillet 2016, Oxfam Allemagne a pointé du doigt Lidl dans un rapport qui dénonce les conditions de travail dans certaines plantations de bananes et d’ananas fournisseurs de l’enseigne. Cela vous incite-t-il à être plus vigilant sur vos sources d’approvisionnement et au regard des enjeux du commerce équitable ?

M. B. - Il y a trois ans, nous avons proposé des bananes labellisées Fairtrade. Tout cela s’est terminé par un flop, car les Français ne sont pas, contrairement aux Allemands et au reste des Européens, mûrs pour acheter des produits issus du commerce équitable. Au Costa Rica, nous disposons d’une plantation d’ananas qui approvisionne l’ensemble des magasins Lidl. Nous avons investi dans les locaux, dans les tracteurs, et sommes vigilants sur les conditions de travail des ouvriers. Nous avons organisé une visite au Costa Rica afin de montrer tout ce qui a été fait par Lidl dans cette plantation. Nous sommes très transparents sur nos sources d’approvisionnement. Les ONG qui nous ont mis en cause travaillent uniquement sur la base de photos. Il était important de montrer ce que l’on fait réellement. Pour les bananes, il existe différents acteurs, et, en Équateur, nous ne maîtrisons pas la source d’approvisionnement. L’exploitation mise en cause ne fournit que 3% des volumes de bananes vendus dans les 1 500 magasins Lidl en France. Cela n’en reste pas moins inacceptable. Il est cependant important de rappeler que si nous le pouvons, nous favorisons les bananes d’origine France. Nous nous montrons prêts à discuter avec les associations et les ONG.

LIDL FRANCE EN CHIFFRES

9,8 Mrds€

Le chiffre d’affaires en 2015

1 500

magasins

850 m²

Leur surface moyenne

1 400 m²

La taille standard des nouveaux magasins

Source : Lidl

Source : estimation LSA

« Aujourd’hui, 98% des volumes de viandes bovine et porcine sont porteurs d’une origine France. Quant au lait, 82% des volumes sont d’origine France et les 18% restants sont bien d’origine France mais transformés et conditionnés en Allemagne. »

« Lors du Salon de l’agriculture, nous allons accueillir sur notre stand des producteurs de lait et des éleveurs de porc. […] Ils seront là pour faire la promotion de leurs produits. C’est une première qui en dit long sur l’amélioration de nos relations avec le monde agricole. »

Propos recueillis par Marie Cadoux

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Article extrait
du magazine N° 2448

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