Entretien avec Serge Papin, PDG de Système U : "Nous construisons une organisation fantastique avec Auchan"

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INTERVIEW Le patron de Système U s’est entretenu avec LSA sur les nombreux sujets qui agitent le groupe coopératif. La poursuite de la bataille commerciale, mais aussi les mutations internes attendues sur la logistique et l’organisation, avec, en point de mire, le rapprochement avec Auchan.

Serge Papin, le 8 mars 2016, est sorti de son silence pour dévoiler à LSA les prochains chantiers du groupe.
Serge Papin, le 8 mars 2016, est sorti de son silence pour dévoiler à LSA les prochains chantiers du groupe.

Très discret ces derniers mois, Serge Papin est sorti de son silence forcé pour accorder une interview à LSA le 8 mars, à Paris. Il y fait le point sur l’année commerciale 2015, mais aussi – et surtout – sur les nombreux chantiers engagés par le groupement coopératif. Cela alors que d’importantes échéances se profilent. En interne, une assemblée générale le 30 mars, où il faudra convaincre du virage stratégique engagé par le groupement de commerçants et, plus médiatique, le très attendu avis de l’Autorité de la concurrence sur le rapprochement avec Auchan. Un avis qui n’a pas empêché les U d’avancer. Ainsi, la réorganisation informatique, logistique et organisationnelle est lancée, et ce n’est pas un hasard : Système U se met en ordre de marche pour travailler plus avant, et dans de bonnes conditions, avec son futur partenaire.

Cette alliance, une fois validée, entraînera de nouveaux bouleversements dans la distribution française, avec d’abord, pour les deux alliés, la création d’une centrale d’achats commune – pudiquement désignée « structure juridique commune » – qui sera accompagnée d’un comité d’alliance stratégique (CAS) chargé de piloter les échanges d’enseignes, ainsi que la poursuite de la réorganisation des deux acteurs. Auchan n’y a d’ailleurs pas échappé, avec une refonte de fond en comble de ses structures de gouvernance, et de nouvelles têtes. Système U n’est pas en reste et prépare le futur. « Compte tenu des évolutions de l’entreprise, le poste de PDG doit évoluer », juge Serge Papin. Selon nos informations, cela pourrait se matérialiser par la création d’un directoire avec un conseil de surveillance. Entre autres. Une nouvelle gouver­nance et des réformes internes dont le patron des U livre les premiers éléments dans cet entretien exclusif, scindé ici en quatre grands thèmes…

Où en est la réorganisation interne de Système U ?

Le contexte

L’amont du distributeur est en plein bouillonnement. Après le lancement du projet Iris en 2011, pour moderniser et centraliser l’informatique, c’est au tour de la logistique d’être rassemblée et repensée dans une seule structure, qui regroupera la trentaine d’entrepôts du groupe. Et la prochaine étape est déjà fixée : il s’agira des services centraux. Des dossiers toujours délicats socialement parlant, malgré le discours rassurant de Serge Papin. En harmonisant les standards et en parlant d’une voix commune, tout en réussissant le délicat équilibre de maintenir l’identité des quatre régions de U, l’idée est d’être plus efficaces, et au point pour travailler main dans la main avec Auchan.

Serge Papin :

"Nous avançons, nous sommes en train d’optimiser l’organisation du groupement. Pour faire un parallèle avec notre alliance à l’externe avec Auchan, nous menons une alliance interne entre les régions de Système U.

Nous avons commencé avec l’informatique, en 2011, en créant le GIE Iris, qui sert et travaille pour tous les magasins de France. C’est un gros investissement, de l’ordre de 150 millions d’euros sur dix ans. Dans la foulée, nous allons faire de même avec la logistique : en avril, nous créerons U Log, une structure qui va rassembler l’organisation logistique de tout Système U. C’était jusqu’alors dans le périmètre de responsabilité des quatre régions. Tout sera désormais réuni dans une seule entité, dirigée par Ronan Le Corre, l’ancien directeur général de la région Ouest et un conseil d’administration présidé par Sébastien Dierick, associé Hyper U à Hanches. U Log rassemblera tous les entrepôts, soit 1 million de mètres carrés, une trentaine de sites et 5 000 salariés. L’organisation et le fonctionnement seront les mêmes. En intégrant des techniques de robotisation et de mécanisation des entrepôts, nous nous préparons à faire face à l’évolution inéluctable de la logistique. Et je précise qu’il n’y a pas de projet de diminution d’emplois. Cette première étape va nous permettre d’harmoniser les standards de livraison, bien que nous n’ayons pas à rougir de nos coûts logistiques.

"Après la logistique, il y aura les services centraux, le commerce à repenser, avec la création de U Enseigne. Cela doit nous permettre d’avoir une cohérence nationale sur un plan tarifaire, car nous ne tirons pas assez les synergies possibles à l’amont (achat du marchand et du non-marchand), et nous sommes trop lents dans l’application de nos concepts et la capacité à nous transformer dans le domaine du digital. Voilà la réflexion, mais l’horizon de temps n’est pas fixé. Cela va toucher 2 200 personnes (750 à Rungis et 1 450 en régions). Les fonctions de proximité (développement, merchandising, etc.) resteront en régions au plus près des magasins. La vocation politique, les missions de recrutement, de transmission, d’animation et de développement du réseau perdureront dans les régions. Nous avons d’ailleurs créé onze RED, régions économiques de développement, pour renforcer cette proximité entre associés et l’ancrage local, conseiller les magasins pour améliorer leurs performances, et conduire le développement du réseau au plus près du terrain.

"L’autre grand chantier, c’est d’évoluer sur une gouvernance appropriée. C’est-à-dire faire monter les nouvelles générations. Dans ce sens, il y a Dominique Schelcher (PDG de Système U Est) et Denis Aubé (PDG de Système U Ouest), qui sont déjà en place depuis quelques années. Marc Prou (PDG de Système U Sud) va passer la main en juin à Nicolas Bringer (Super U Lodève et Hyper U Mende). Sébastien Dierick (Super U de Chatou et Hyper U de Hanches) va prendre la succession de Daniel Gournay, l’actuel président de Système U Nord-Ouest.

Tous ces nouveaux dirigeants sont des quadragénaires ou de jeunes quinquas.

Et lors de notre assemblée plénière, le 30 mars 2016, à la Mutualité, nous allons proposer de séparer l’exécutif du non-exécutif. Aujourd’hui, je suis PDG, Guillaume Darrasse est directeur général délégué, et il y a un conseil d’administration et un comité stratégique. Compte tenu des évolutions de la société, la succession ne se fera pas à poste équivalent. La présidence exécutive sera sans doute collégiale. Mon mandat s’arrête en 2018. Mais en fonction des demandes, si les associés veulent me confier un rôle non ­exécutif adapté, je suis partant. Et je pourrais aménager ma fin de mandat avec cette nouvelle donne."

Quel est le bilan d’étape de l’alliance avec Auchan ?

Le contexte :

Révélé en septembre 2014 par LSA, le rapprochement entre Système U et Auchan est actuellement étudié par l’Autorité de la concurrence. En cas de validation, elle donnerait naissance à un ensemble qui pèserait alors 20% de part de marché en France, talonnant Leclerc. Mais pour en arriver là, reste encore à réussir l’intégration des deux enseignes, qui misent sur une centrale d’achats commune, et des changements d’enseignes. Un basculement parfois difficile à accepter pour nombre de propriétaires d’Hyper U, pas franchement enthousiastes à l’idée de travailler avec un groupe intégré. D’autant que les concurrents n’hésitent pas à faire des appels du pied aux associés U.

Serge Papin :

"L’alliance est déjà active sur le plan des achats au travers du mandat que nous avons avec Eurauchan, et nous en constatons les avancées. Mais nous attendons encore les conclusions de l’Autorité de la concurrence pour la suite de notre projet. Nous devrions avoir un avis vers l’été de cette année.

En ce qui concerne les achats, nous avons vocation à mettre en place demain une structure juridique commune d’achats. Elle concernera tout le périmètre, hors produits locaux. Donc aussi bien les produits des multinationales que ceux des PME et, bien sûr, les MDD. Avec un tel poids, soit 20% de part de marché en France, nous devrions pouvoir faire des choses plus vertueuses, sur les filières agricoles et le sourcing. Nous avons aussi vocation à regarder le non-marchand, le financier, le carburant…

Concernant les changements d’enseignes, le temps est un allié. Nous avons décidé, avec Auchan, de faire un bilan dans cinq ans. C’est prévu dans le contrat d’alliance. Sur Simply, le réseau est plutôt simple à transformer, car il appartient à Auchan. Il y aura un plan de bascule à moins de trois ans. Nous espérons qu’il concernera 250 magasins intégrés et une cinquantaine de franchisés environ, soit 300 unités. Il ne manque plus que l’avis de l’Autorité de la concurrence. Se posera aussi la question de l’attribution de la bonne enseigne : Super U ou U Express ? Les magasins Simply ont une organisation assez similaire à la nôtre. Mais il y a un peu plus d’activité promotionnelle chez eux.

Sur les hypermarchés, le basculement à l’enseigne Auchan est la conséquence d’un choix individuel de l’associé. Un certain nombre de magasins, les plus importants, ont un intérêt à passer à l’enseigne Auchan. Ce sont par exemple les plus grands magasins de nos partenaires, comme Coop de Normandie Picardie, Coop Atlantique.

L’ambition de U est portée par les magasins de 3 500 à 6 000 m², autour de 5 000 m². Ce sera un espace d’émulation entre nos groupes. Et dans cinq ans, nous nous serons organisés pour être en mesure d’accueillir de nouveaux associés qui le désireraient. Aujourd’hui, nous construisons avec Auchan quelque chose de durable. Tout est prévu. Tout est écrit noir sur blanc. Laissez-nous du temps ! Nous sommes en train de monter une organisation fantastique. Si nous obtenons l’accord de l’Autorité de la concurrence, il n’y aura pas de rétropédalage. J’ai totalement confiance dans ce qui passe chez Auchan et dans l’organisation que la nouvelle équipe met en place, les investissements qu’ils ont prévus pour la France. Chaque groupe garde son identité. Ce sont la pérennité et la solidité sur la France qui sont importantes."

Comment l’exercice 2015 s’est-il déroulé ?

Le contexte :

Les grands changements à l’œuvre au sein de Système U ne doivent pas faire oublier la vocation première de l’enseigne : le commerce. Dans un environnement toujours plus concurrentiel, marqué par une consommation faible et la déflation, l’entreprise avait connu une année 2014 quasi stable. Mais le millésime 2015 est meilleur, avec une croissance de retour.

Serge Papin :

Notre bilan est assez intéressant, avec une progression des ventes de 2,3%, à 18,93 milliards d’euros. Elle aurait même atteint 4% si nous n’avions pas subi la perte de neuf magasins, dont quatre importants. Le résultat se révèle stable par rapport à 2014, qui était une bonne année en la matière. Sur nos formats, le Super U de 2 000 à 4 000 m² est celui où nous avons un vrai leadership national. En 2015, le segment le plus dynamique était le 4 500-5 500 m², mais la proximité fonctionne bien également. Avec 735 magasins, nous sommes la troisième force en la matière, derrière Casino et Carrefour, et visons 1 000 magasins sur trois ans. D’ailleurs, nous organisons notre première convention sur la proximité le 15 mars.

Concernant le drive, nous restons sur le click & collect, et n’irons pas sur le terrain du drive isolé. Car ce modèle a atteint un palier. « Notre service Courses U représente un volume de ventes de 450 millions d’euros, avec un potentiel de 700 millions avec les bons outils. Ce qui va être très important, c’est que le magasin est l’endroit sur lequel toutes nos attentions devront porter. Les gens iront sur le Net et continueront de venir en magasin. Nous avons des atouts, comme nos gammes régionales « U de », avec U de Savoie, U de Touraine, etc. Elles se vendent très bien. Il y en a 33 différentes, ce qui représente entre 600 et 700 millions d’euros aujourd’hui. Elles peuvent atteindre le milliard d’euros d’ici à trois ans. Et de manière globale, nos produits U continuent à se développer. Ils pèsent 4,1 milliards d’euros, soit 34,5% de nos ventes en PGC."

Comment sortez-vous des négociations 2016, et que pensez-vous du cadre législatif actuel ?

Le contexte Les dernières semaines ont été marquées par de nouveaux épisodes de la crise agricole en France, qui ont coïncidé avec la fin des négociations entre distributeurs et industriels. Serait-ce l’occasion de reposer à plat les relations industrie-commerce ? Alors que plusieurs fabricants ont commenté de manière anonyme l’âpreté des discussions avec leurs interlocuteurs (dont Système U), et que le président de la République a évoqué la possibilité de revoir la LME (déjà retravaillée par deux de ses ministres), la question reste ouverte.

Serge Papin - Les industriels sont venus avec des demandes de hausses de tarifs de 3,4% en moyenne, alors que les distributeurs partaient davantage vers des baisses de 2%. Au final, il y aura sans doute une stabilité. Sur le plan des achats purs, nous sommes dans les objectifs fixés.

"La stratégie, c’est le prix fond de rayon. Mais ce qui sera important, c’est le quatre fois net, qui inclut les avantages clients, comme les nouveaux instruments promotionnels (Nip), etc.

D’ailleurs en tant qu’observateur, dans notre environnement en pleine évolution, avec l’enjeu du digital, l’émergence de nouvelles attentes des citoyens, je suis étonné de voir que nous en soyons encore à tourner autour des mêmes vieilles recettes. À terme, il faudra qu’on se débarrasse de ces choses artificielles qui encombrent le prix. La trajectoire est là : il faut une compétitivité du prix permanent. Cela rend nécessaire une lente décrue des Nip, de la promotion, mais cela ne signifie pas que nous allons passer d’un extrême à l’autre du jour au lendemain.

J’ai hâte que nous puissions mettre en œuvre notre structure juridique d’achats avec Auchan, pour travailler autrement que dans le cadre de négociations annuelles. Je suis depuis longtemps favorable à une modification de la LME. Et je ne suis pas le seul. Nous devons probablement aller vers des négociations pluriannuelles avec un plus grand respect des filières. Il faut des prix « minimum », sur le lait, le porc. C’est peut-être difficile du point vue de l’Europe, mais il y va de la sauvegarde des filières.

Il faut trouver de nouvelles régulations. Mais je pense qu’il s’agit plus d’une grande loi de début de mandat plutôt qu’une loi à la va-vite de fin de mandat. Il ne faut pas faire n’importe quoi et ouvrir la boîte de Pandore. D’ailleurs, à l’avenir, il serait souhaitable d’avoir un grand ministère de l’Alimentation, regroupant l’Agriculture, la Transformation, la Distribution et la Consommation."

Ce qu’il faut retenir

  • Un exercice 2015 marqué par une progression des ventes de 2,3%.
  • Le lancement d’une réorganisation logistique et opérationnelle.
  • Une nouvelle gouvernance prévue et une nouvelle génération qui émerge.
  • Une fois le rapprochement avec Auchan validé par l’Autorité de la concurrence : la volonté de créer une centrale d’achats commune avec Auchan ; l’objectif de faire basculer 300 Simply Market en Super U ou U Express ; un délai de cinq ans pour faire un bilan de l’alliance.

L’exercice 2015 en chiffres

  • 18,93 Mrds € de chiffre d’affaires TTC hors carburants (+ 2,3%)
  • 23,45 Mrds € de chiffre d’affaires TTC avec carburants
  • 1 566 points de vente en France, pour une surface commerciale de 2,585 millions de mètres carrés (+ 1,6%)

Source : Système U

Les circuits dans le détail

  • Hyper U  68 magasins, 3,47 Mrds € (TTC hors carburants)
  • Super U  763 magasins, 13,53 Mrds €
  • Marché U  6 magasins, 63 M €
  • U Express  326 magasins, 1,52 Mrd €
  • Utile  403 magasins, 35 M €
  • Courses U  640 unités, 426 M €

Source : Système U

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Article extrait
du magazine N° 2404

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