Entretien avec Xavier Beulin, président de la FNSEA : L'agriculture doit être plus compétitive

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INTERVIEWINTERVIEWL'ÉVÉNEMENT DE LA SEMAINEDans sa première interview à LSA, Xavier Beulin, le nouveau président de la FNSEA, appelle à un meilleur équilibre dans la négociation, mais aussi à un partenariat, avec les enseignes de distribution. L'homme, qui est aussi président du géant Sofiprotéol (Lesieur), tient un discours très pragmatique et économique.

A quelques semaines du Salon de l'agriculture, alors que la volatilité des matières premières alimentaires bat son plein et que la filière viande connaît des difficultés majeures, le nouveau président de la FNSEA, Xavier Beulin, indique à LSA le chemin qu'il entend tracer pour assurer l'avenir de l'agriculture française. Un discours pragmatique, orienté économie, prix, concurrence, demande du consommateur : le président du syndicat agricole majoritaire utilise un langage inhabituel. Moins corporatiste, moins accusateur vis-à-vis de la grande distribution avec qui il veut engager le dialogue « gagnant-gagnant » même s'il regrette d'évidents déséquilibres dans la négociation, il n'hésite pas à revendiquer qu'il « faut produire plus et moins cher », et cesser d'opposer les types d'agriculture.

Céréalier, élu avec surprise à 52 ans, Xavier Beulin est un autodidacte brillant. Contraint de reprendre l'exploitation quand son père décède alors qu'il a 17 ans, il doit sa formation à la FNSEA, qui lui confie des responsabilités dans la filière colza-tournesol. Jusqu'à devenir président de Sofiprotéol, société géante qui réalise plus de 5 milliards d'euros de chiffre d'affaires dans les céréales, l'huile, l'alimentation animale, le diester, et qui détient les huiles Lesieur et Puget. Bref, un homme qui sait ce que veut dire marchés, innovation, international, chiffre d'affaires et marges. Et qui doit lancer les exploitants agricoles dans la bataille économique, sachant que les subventions seront amenées à se réduire.

 

LSA - Comment voyez-vous l'avenir des agriculteurs, alors que la volatilité bouscule les marchés et les prix ?

Xavier Beulin - Il n'y a pas une année où il n'y ait pas une crise ou deux, dans tel ou tel secteur. C'est le lot d'une activité qui dépend du climat, des marchés, de facteurs extérieurs qui font peser sur l'agriculture des risques ignorés dans d'autres activités. Nous vivons aussi dans un contexte de plus en plus internationalisé, négociations avec l'OMC, le Mercosur, une Europe passée de 12 à 15, de 15 à 25 puis à 27... Le jeu dans lequel nous évoluons a énormément bougé, le périmètre, le rapport au politique, les enjeux économiques. Tout s'accélère.

La volatilité des matières premières est un enjeu majeur. Nous revivons ce qui a déjà été vécu en 2007 et 2008, et qui est lié à la dérégulation dans les matières premières alimentaires. Alors qu'à Chicago il s'échange en moyenne - en papier - quatre fois la récolte sur le marché à terme, le chiffre a atteint 20 fois en 2008, est retombé avec la crise, puis vient de revenir à 15 fois ! Cela veut dire que des intervenants financiers viennent chercher, sur du très court terme, des rentabilités financières en pariant que la hausse va se poursuivre. Certes, ces traders ne sont pas à l'origine de la volatilité, mais ils l'accentuent fortement. La cause profonde vient que les politiques publiques en matière de régulation et de stockage sont passées à la trappe. Il faut y revenir. Le G20, à la demande de Nicolas Sarkozy qui le préside, veut traiter cette question de la régulation des marchés.D'abord, il faut une meilleure connaissance des flux. La Chine est en train d'acheter à tour de bras. Pourquoi ? Nous avons besoin de le savoir. Le deuxième sujet, c'est le marché financier. On ne pourra pas se passer d'un minimum de stockage stratégique, pas forcément en France, mais dans les pays importateurs, notamment le marché méditerranéen, notre principal débouché. L'idée étant que, dans les années fastes, on stocke, et, dans les années de pénurie, on déstocke. Aujourd'hui, il n'y a plus rien en matière de stockage d'intervention. Je le regrette.

 

LSA - Certains considèrent que les agriculteurs ne sont pas assez orientés sur le marché et la demande. Est-ce le cas ?

X. B. - Si je peux, à travers mon mandat, redonner la place, le rôle, la fonction du producteur, c'est dans ce cadre-là. Nous sommes très binaires dans ce pays. L'agriculteur est considéré comme vertueux s'il s'inscrit dans un circuit court ou produit des aliments sous signe de qualité ; et le contraire s'il s'inscrit dans des filières plus productives. Or, nous avons besoin des deux. Cinq jours sur sept, nous consommons une alimentation qui doit être sécurisée, tracée, diversifiée, calorique... et bon marché. Et on revendique pour le week-end ou les jours de fête plus de goût, de saveurs, d'authenticité. Il faut répondre à ces deux marchés ! D'un point de vue macro-économique, à peine un quart de notre alimentation provient d'une agriculture sous signe de qualité, les trois quarts en agriculture classique.

Nous devons aussi consolider l'ensemble de la filière. Ce qui veut dire que, jusqu'au distributeur, on arrête de se faire la guerre, de s'accuser les uns les autres du prix qui n'est pas le bon. Il faut s'inscrire dans la même ambition, la même projection, la recherche gagnant-gagnant. Ce qui impose plus d'équité dans les rapports entre les différents maillons de la filière, et ce n'est pas le cas actuellement.

 

LSA - Les prix flambent dans les céréales, les fruits et légumes, le lait... Va-t-on vers l'inflation, même si les prix à la consommation n'ont pas encore évolué ?

X. B. - C'est un problème qu'ils ne soient pas encore répercutés à la consommation. Peut-on accepter qu'il n'y ait aucune corrélation entre les prix à la production et ceux à la consommation ? Bien sûr, il est normal que sur la viande il y ait une revalorisation plus forte en raison du poids de la matière première dans le produit, et qu'elle le soit moins sur un produit laitier très élaboré où la valeur de la matière première est faible. Et si les consommateurs portent des critiques sur les augmentations, c'est parce qu'ils constatent que lorsque le prix baisse à la production, la baisse n'est pas répercutée ! Je dis clairement que le consommateur doit aussi profiter des baisses de prix. C'est l'une des raisons pour lesquelles, dans l'Observatoire des prix et des marges que vient de publier Philipe Chalmin, je demande que l'on désagrège les marges entre le collecteur, l'industriel et le distributeur. Il ne suffit pas de dire qu'il n'y a pas d'excès sur les marges, il faut que nous en ayons la preuve. Je suis quelqu'un de loyal et objectif, mais il faut pouvoir s'appuyer sur les bons indicateurs, y compris en prenant en compte les charges des distributeurs. Nous devons nous-mêmes ouvrir nos comptabilités. Nous ne pourrons pas rester sur un schéma dans lequel il y a des suspicions réciproques. Je constate quand même que, dans nos villes, les distributeurs ont construit des cathédrales ! Cinq centrales concentrent 85% de la mise en rayon des produits alimentaires ; de l'autre côté, 10 000 entreprises - des PME et des TPE - qui transforment la matière première, et plus de 400 000 exploitants agricoles ! D'un côté une forte concentration, de l'autre l'atomisation. Je veux travailler pour qu'on organise mieux la production afin de retrouver des niveaux de négociation plus équitables avec la distribution.

 

LSA - À l'inverse, la crise de la viande s'amplifie. Comment en sortir ?

X. B. - Deux actions lourdes sont à mener. L'une, instantanée, est de faire accepter aux distributeurs des hausses de prix. On ne peut pas faire moins. Pour le porc, j'ai rencontré les enseignes et les ait incitées à faire preuve de coresponsabilité pour ne pas copier les Allemands, qui, parce que les frontières russes, coréennes et japonaises se sont fermées, ont fait chuter leurs prix de 20% en une séance. L'autre action a consisté à faire pression sur le ministre de l'Agriculture et la Commission de Bruxelles afin que des mesures de stockage et de dégagement sur des pays tiers soient prises, et cela a été fait. Par ailleurs, il faut en profiter pour valoriser la viande d'origine française et le VPF en particulier, pas seulement sur le frais où cela a été mis en place, mais aussi sur les produits transformés. C'est sur ce point que l'on attend les enseignes et les entreprises de salaisonnerie. Car si les salaisonniers vont chercher du jambon à 1 € le kilo de l'autre côté du Rhin pour le transformer ici et qu'au passage ils se font du « gras » sur le dos du producteur et du consommateur, nous n'allons pas être d'accord. Nous avons besoin de faire preuve de collégialité pour affronter cette crise majeure. Je constate que les cours du porc au cadran n'ont pas dévissé, et je salue ceux qui ont permis cette stabilité. Mais avec le prix de l'aliment au niveau où il est aujourd'hui, les producteurs de porc, déjà en crise depuis quatre ans, sont à la rue !

 

LSA - Mais ce sont des secteurs agricoles qui font les prix de l'aliment du bétail. N'y a-t-il pas, là aussi, matière à négociation ?

X. B. - Je ne fuirai pas mes responsabilités. J'ai déjà dit qu'il fallait mettre en place la relation animale-végétale. Nous allons faire des annonces sous peu. Il faut trouver de vraies relations inter-filières, élaborer des contrats qui permettent de sécuriser le coût de l'aliment et d'amortir les effets de la volatilité, en supprimant des coups d'intermédiation.

 

LSA - À une époque, la FNSEA réclamait une réduction des volumes pour faire remonter les prix. Les Allemands ont fait le contraire. Quelle est votre approche ?

X. B. - Dans le lait, la question va se poser de savoir si on va être capables de mettre l'offre en adéquation avec la demande, notamment avec la suppression des quotas. Mais si on tient le raisonnement de réduire les volumes en espérant voir les prix augmenter, nous ne sommes plus des acteurs européens et encore moins mondiaux ! Ce n'est pas possible, il faut produire plus et moins cher. Nous sommes dans une compétition internationale et mon souci est que nos producteurs et nos filières retrouvent de la compétitivité, au moins par rapport à nos voisins européens. Or, nous faisons face à des différentiels de compétitivité insoutenables, fiscalement, socialement, du point de vue environnemental et énergétique. Voilà les sujets à mettre sur la table pour retrouver des marges de manoeuvre.

 

LSA - Les tarifs proposés par les industriels sont durs à avaler pour les distributeurs. Qu'en pensez-vous ?

X. B. - J'entends des distributeurs qui disent qu'avec moins de chiffre d'affaires il est difficile de réaliser des marges. Et pas seulement ceux qui ne visent que des baisses de prix. Si on me dit que le porte-monnaie n'est pas extensible, pourquoi le deviendrait-il quand le gaz, l'essence, l'électricité, les loyers augmentent ? Certains considèrent que l'alimentation doit toujours être au taquet. Mais je ne veux pas non plus qu'on dupe les consommateurs : les ménages consacrent en moyenne 13% de leur budget à l'alimentation. Là-dessus, il y a moins de 4% de matières premières. Même si on applique 20% de hausse de prix sur la matière première, 20% de 13%, cela ne doit pas représenter, à l'arrivée, une si forte hausse.

 

LSA - Frédéric Lefebvre, secrétaire d'État à la Consommation, estime que les hausses de prix ne doivent pas être absorbées uniquement par le consommateur...

X. B. - D'accord, mais je ne veux pas entendre de double discours. Pour la PAC, on nous explique qu'on s'en sortira bien si on a un budget étal, sous-entendu une réduction en euros courants ; pour les matières premières, on nous dit la volatilité est devant nous. Et Frédéric Lefe-bvre déclare : « Le pouvoir d'achat, c'est notre obsession. » Et bien ça, on ne sait pas faire. On va prendre notre part, mais il faut que des hausses de prix soient répercutées.

 

LSA - Les coopératives fusionnent à grande vitesse mais leur taille reste inférieure aux leaders européens. Faut-il pousser les feux ?

X. B. - La bonne taille est celle qui est compétitive sur le marché où on est adossé, sur un segment optimisé. Je remarque que la Commission européenne accepte DanishCrown, qui détient 100% du marché du porc au Danemark ; Arla Campina, en situation de monopole aux Pays-Bas ; en France, quand on atteint un certain niveau de part de marché, elle nous torpille ! Nous avons cependant des entreprises leaders au niveau européen ou mondial, dans le malt, l'amidon, les huiles, et Sodiaal se renforce dans le lait. Le savoir-faire agroalimentaire français est essentiel. Nous devons le protéger. D'ailleurs, je veux rechercher des accords avec les enseignes présentes à l'international, pour aider les PME à s'y renforcer.

 

LSA - Vous êtes aussi président de Sofiprotéol, qui détient les huiles Lesieur. La détention de marques est-elle importante ?

X. B. - Oui, la valeur ajoutée est en grande partie réalisée sur le produit élaboré. Dans la filière oléagineuse, j'ai poursuivi l'objectif pour que le producteur en début de la chaîne profite aussi de cette valeur ajoutée procurée par les marques, comme c'est le cas pour le transformateur et le distributeur.

Les enjeux

Le nouveau président de la FNSEA veut préparer les agriculteurs à faire face aux nouveaux enjeux économiques.

Il réclame une meilleure coordination de toute la filière jusqu'aux enseignes de distribution.

Il veut prendre sa part de la régulation en mettant en place la relation de la filière céréalière avec celle de l'élevage, qui devra faire l'objet de contrats Les alliances doivent être soutenues à tous les niveaux, rapprochements de fermes, de coopératives, voire rachats de sociétés de transformation « détenant des savoir-faire ».

Il souhaite que l'on n'oppose plus l'agriculture productive permettant des prix bas à celle s'imposant des contraintes liées à des signes de qualité, et donc des prix plus élevés.

Il faut vite mettre en place une nouvelle organisation de la filière, améliorer la performance énergétique des exploitations ... pour créer des produits mieux adaptés à la demande, car, dans une économie de marché, le consommateur est roi

Bruno Le Maire, ministre de l'Agriculture, lors de la remise du rapport Chalmin.

Les chiffres

400 000 : Le nombre d'exploitants agricoles en France, un chiffre qui se réduit très vite au fil des années. Cependant, les exploitations restent souvent plus petites que celles de pays émergents

650 000 : Le nombre de visiteurs qui vont se rendre au Salon de l'agriculture à Paris. Xavier Beulin souhaiterait qu'il prenne une plus grande dimension économique et politique.

Le rendez-vous

Le Salon international de l'agriculture aura lieu du 19 au 27 février à Paris Expo, porte de Versailles

  • Plus de 1 000 exposants
  • 17 pays représentés
  • 22 régions françaises
  • 700 producteurs

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Article extrait
du magazine N° 2168

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