ÉPANOUIR DES CENTRES CONFINÉS

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L'urbanisme commercial des seventies nous a légué des centres fermés. L'art des rénovateurs est d'y faire entrer lumière et bien-être, pour y traiter le visiteur davantage en « invité » qu'en client.

«Laissez entrer le soleil. » Les héritiers des centres commerciaux conçus il y a une trentaine d'années pourraient reprendre à leur compte ce couplet que chantaient les jeunes générations des années 70. Pendant que la société de consommation leur élevait à tour de bras des « temples » a contrario aussi fermés, sombres, coupés de la ville et de la vie que des abris antiatomiques. Les rénovations-extensions destinées à désincarcérer et à faire respirer ces vieilles architectures constituent l'activité principale des opérateurs, puisqu'elles génèrent près des deux tiers des surfaces créées en 2004 en France (voir ci-contre). Et concernent 84 % du nombre de sites ayant fait l'objet de travaux immobiliers, pour 16 % seulement de créations de centres neufs. Qui ne furent que 17 entre 2000 et 2004, selon les données du CNCC.

Espace, air, lumière !

L'avenir est donc... dans l'ancien, et le chantier, de taille ! Quelque 160 centres ont été engendrés dans le seul quinquennat 1970-1974, et l'année de tous les records a été 1972 avec plus d'une quarantaine de centres sortis de terre ! La période 1985-1989 a marqué un rebond avec une centaine de créations. Ce qui fournit aujourd'hui de l'ouvrage aux opérateurs. « Nos 23 sites cumulant 270 000 m2 ont un potentiel de rénovations-extensions de 70 000 à 100 000 m2 dans les années à venir », précise-t-on chez Corio France. De même, Ségécé-Klépierre annonce « entre 30 et 35 projets concernant les galeries Carrefour, dans la décennie à venir ». Si le rythme admis est d'une rénovation tous les douze à quinze ans, bien des centres dépassent cette limite, pour n'envisager une remise à jour qu'au bout de dix-huit, vingt, voire trente ans ! Ce n'est pas tout. En marge de ces grands centres, d'innombrables petits sites commerciaux poussés de bric et de broc dans des quartiers qualifiés de « difficiles » attendent aussi leur réhabilitation. C'est la mission de l'Établissement public national d'aménagement et de restructuration des espaces commerciaux et artisanaux (Épareca), qui, depuis sa création en 1999, a enregistré 215 demandes d'interventions dans 166 villes !

Citadelles, bunkers, blockhaus... Les termes relevant de l'architecture fortifiée viennent immédiatement à l'esprit pour décrire les centres du siècle dernier. « À cette vision claustrophobe du commerce, on substitue les notions d'espace, de lumière, d'air », explique Dominique David, directeur commercial d'Altaréa. Archétype de l'urbanisme com- mercial déchu, les « structures sur dalle » censées structurer les fonctions horizontalement se sont révélées des éteignoirs de commerce et de vie. Le gros oeuvre de chantiers comme Porte jeune à Mulhouse ou Saint-Georges à Toulouse sera de les gommer. À Beaugrenelle, à Paris, la dalle élevée transformant la rue de Linois en tunnel sinistre sera remplacée par des passerelles aériennes.

De la verdure dans la cité

Juchés en étages comme Évry 2, ou enterrés comme l'Espace Saint-Quentin dans les Yvelines, ces sites nécessitent, dans tous les sens du terme, des remises à niveau. « Introvertis », ils tournaient le dos à la ville. On en arrive à les « retourner comme des gants » pour exposer leurs enseignes vers la cité, et placer leurs mails dans le prolongement des rues avoisinantes. C'est le schéma adopté par Apsys pour rénover les halles du coeur d'Angers, blockhaus devenu centre Fleur d'Eau, dont les façades sont tournées vers l'extérieur. De même, en 2008, l'architecture renfrognée de Beaugrenelle devrait offrir un « visage » orienté vers la Seine et la rue de Linois.

On greffe toute une symbolique de la « porte » sur des centres dont les entrées dérobées à l'oeil du chaland n'encourageaient guère la visite. Celle de l'Espace Saint-Quentin, où l'on accédait en s'engouffrant dans un « trou », devient passage majestueux. Celles du centre Grand Quétigny, près de Dijon, sont non seulement dotées de vastes rotondes, mais aussi baptisées de noms de vignobles bourguignons. Et l'on devrait même accéder au nouveau Vélizy par des grilles de parc...

Exceptions de béton dans des champs ou des villes où existait encore un peu de nature au moment de leur construction, les centres se posent en... pôles de verdure dans la cité. Le nouveau Vélizy 2 est annoncé comme « jardin urbain ». Beaugrenelle réhabilité offrira 12 000 m2 de toitures et façades végétalisées. Même le modeste centre commercial de la Tour, à la Courneuve, dont on inaugurait la réouverture après réhabilitation il y a un mois, est coiffé de gazon, pour offrir une vue plus avenante... depuis les tours que le surplombent.

Maître mot des centres restaurés : la lisibilité. Là où l'on plongeait le chaland dans un entrelacs d'allées pour mieux le rendre captif, on conçoit aujourd'hui des plans simplissimes. « Saint-Georges à Toulouse s'organisera autour de deux mails en T », résume Dominique David, directeur commercial d'Altaréa. « J'ai redessiné le centre de la Courneuve comme une équerre ouverte au sud », lance l'architecte Paul Chemetov.

Si les conceptions d'antan ont débouché sur des catastrophes urbanistiques en surestimant le rôle de l'automobile dans la société future, trente ans plus tard, il faut toujours compter avec. « Redonner de l'accessibilité et de la capacité de stationnement à ces centres enclavés et sursaturés est le premier des services à leur rendre », résume-t-on chez Rodamco. Qui investit quelque 30 millions d'euros dans la réfection du parking de V2 à Villeneuve-d'Ascq. De même, la rénovation d'Évry 2, achevée en mai 2003, a débuté par la démolition d'un parking en silo de 1 000 places. Des parkings pour lesquels il reste encore beaucoup à imaginer. Ainsi, dans le cadre de la rénovation de Parinor, Gérard Devaux, directeur général Europe continentale d'Hammerson, confie que l'on songe à « prolonger la succession de mise en ambiance des galeries par univers, jusque dans les parkings... »

Intérieur cosy

L'intérieur des centres devient « cosy » , comme chez les particuliers, en suivant les mêmes tendances. On fait fouler des planchers de bois ou de la moquette aux visiteurs ! Dans les galeries, les harmonies douces succèdent aux géométries agressives des seventies, les espaces courbes aux échappées rectilignes. Ségécé installe même des fauteuils souples à Boissénart ou à Quétigny.

Étrangement, les mêmes mots viennent aux rénovateurs du luxueux centre Nice Étoile aux lustres de Baccarat, et à ceux du plus modeste centre de la Tour à la Courneuve, simplement fier d'accueillir son Penny Market neuf : « Rendre accessible le beau au plus grand nombre. » Pour autant, « il ne faut pas sombrer dans l'ostentatoire, édicte un expert. Le centre ne doit pas devenir un objet de curiosité et rafler la vedette aux commerces. Le client doit en sortir en se disant qu'il y était bien... sans trop savoir pourquoi. »

L'écrin ne saurait être plus beau que le bijou ! Mieux, il doit même être évolutif pour toujours en rendre au mieux les diverses facettes. Tout le souci des rénovateurs est en effet de ne pas reproduire les erreurs de leurs aînés, qui avaient conçus des centres aux esthétiques figées, donc facilement démodables. « Le nouveau Vélizy 2 devra être intemporel et modulable, pour suivre les envies de nos clients. Comme une scène de théâtre », dit joliment Dominique Bonnet, directeur de Vélizy 2. Reste à y installer les meilleurs acteurs, à savoir les enseignes ralliant le plus vaste public (lire p. 58).

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Article extrait
du magazine N° 1928

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