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Exclusif : Michel-Edouard Leclerc commente sa nouvelle alliance avec Coop Italia et Delhaize

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« Coopernic II sera au moins aussi puissante et pertinente que Coopernic I ».Pour le Président des Centres E. Leclerc, l’arrivée du groupe Delhaize et de Coop Italia dans Coopernic, annoncée lundi 29 septembre dans un communiqué lapidaire, relance complètement la centrale de référencement européenne. Coopernic avait été créé il y a 8 ans avec Rewe, Colruyt, Coop Suisse et Conad, tous les 4 partis créer leur propre centrale d’achat, Core, en place depuis le début de l’année. Interview exclusive de Michel-Edouard Leclerc.    

Selon Michel Edouard Leclerc, Coop Italia rejoint Coopernic dès le 1er octobre et Delhaize le 1er janvier.
Selon Michel Edouard Leclerc, Coop Italia rejoint Coopernic dès le 1er octobre et Delhaize le 1er janvier.© © Laetitia DUARTE FILET

LSA/ Vous venez d’annoncer l’arrivée du groupe Delhaize et de Coop Italia dans Coopernic, 10 mois après la rupture avec Rewe, Colruyt, Coop Suisse et Conad. Pourquoi avoir tant tardé à trouver de nouveaux alliés ; cela aurait-il été plus difficile que prévu ?

Michel-Edouard Leclerc : Pas du tout. Dix mois comparés aux huit ans durant lesquels Coopernic I a fonctionné et bien fonctionné – allant au-delà des objectifs que nous nous étions fixés initialement – ça n’est pas grand-chose. Surtout que Coopernic a continué de tourner entre temps, avec efficacité et sans que les fournisseurs ne s’en plaignent. Aucun fournisseur ne nous a manqué dans cette phase de transition.

Il faut se souvenir de ce qui a motivé la création de Coopernic en 2006. L’alliance reposait à sa fondation, sur une vision stratégique partagée par les dirigeants de chacun des partenaires. Dans ce projet initial, la création de Coopernic procédait d’une mise à niveau des termes de la négociation par rapport à nos grands concurrents européens. Cinq ans après, Colruyt, Coop Suisse et Conad ont renouvelé leurs dirigeants. Cette nouvelle génération a été séduite par la volonté de Rewe de faire passer l’alliance d’un outil de négociation « on the top », à un véritable outil de coordination des politiques d’achats, y compris nationales. Impensable pour les adhérents E.Leclerc. Nous nous sommes séparés là-dessus, car nous ne voulions pas que Coopernic puisse piloter d’une manière ou d’une autre, les négociations nationales.

Pas question de laisser s’installer une telle ambiguïté avec nos nouveaux partenaires. C’était bien de prendre le temps d’en discuter.

LSA : Et les nouveaux partenaires ?

Michel-Edouard Leclerc : Des contacts ont été noués très vite avec eux. Chacun a son système de décision et il fallait attendre la fin d’un certain nombre de dispositions légales pour confirmer leur arrivée dans Coopernic (ainsi Coop Italia attendait l’avis de l’Autorité de la Concurrence italienne, et l’officialisation de la cessation du partenariat E.Leclerc/Conad). Coop Italia intégrera Coopernic dès octobre et le groupe Delhaize, lui, nous rejoindra au 1er janvier 2015, car il était encore lié avec la centrale européenne AMS, avec qui il lui a fallu, j’imagine, discuter.

Nos équipes ont aussi pris le temps de travailler sur des projets bilatéraux : une convention Delhaize/E.leclerc et une autre avec  Coop Italia.

LSA : quelle est la nature de ces accords ?

Michel-Edouard Leclerc : Au-delà des négociations européennes avec les grandes marques internationales et d’une coordination pour les appels d’offre MDD, nous avons cherché à créer des possibilités de coopération entre groupements. Elles renforceront la solidité de l’alliance et ce sont autant de territoires d’échanges pour nos équipes commerciales. Par exemple, nous avons convenu avec Delhaize que son réseau puisse commercialiser des MDD produites par les Scamark. De son côté, le réseau Coop Italia dispose d’une expertise dans le vignoble qui intéresse nos adhérents. Autre exemple, E.Leclerc va pouvoir bénéficier des savoir-faire de Delhaize et de Coop Italia dans le domaine de la distribution des médicaments puisque ces deux groupes ont - l’un aux Etats-Unis et l’autre en Italie – une bonne longueur d’avance. En tout cas, pour répondre à votre question initiale, vous constaterez qu’en 10 mois nous n’avons pas traîné. Loin de là !

LSA : L’alliance avec Delhaize, numéro trois Belge (21 milliards d’euros), qui réalise 75 % de son activité aux USA et Coop Italia qui est, certes leader en Italie, mais réalise moins de 13 milliards d’euros de CA, soit 3,5 fois moins que vous (45,6) n’a quand même pas la même dimension que celle nouée il y a 8 ans avec vos autres alliés…

Michel-Edouard Leclerc : Quand nous avons signé Coopernic I, l’ensemble pesait 96 milliards d’euros, aujourd’hui avec Coopernic II, nous n’en sommes pas très loin (environ 80 milliards ndlr).

Nous ne sommes ni les plus gros, ni les plus petits. Pour autant que le chiffre d’affaires cumulé signifie quelque chose, observez que Coopernic II, offre un potentiel plus grand qu’Agenor (l’euro-centrale d’Intermarché, NDLR) sachant qu’on ne sait pas trop ce qu’il va advenir de leur allié espagnol Eroski, dont les difficultés sont connues. Et que dire d’EMD ou même d’AMS qui vient de perdre Système U et Delhaize et où l’on dit qu’El Corte Inglès serait aussi partant…

L’expérience de Coopernic I nous a appris une chose : s’il y a une taille minimale pour être crédible face aux multinationales, ce qui compte le plus, c’est le dynamisme.

Il est prévu que d’autres partenaires viennent nous rejoindre, mais si je ne vous en parle pas, c’est d’abord… parce qu’on a le temps, et surtout parce qu’à partir de maintenant, ce n’est plus E .Leclerc seul qui répondra aux sollicitations. C’est ensemble que les 3 partenaires de Coopernic mèneront ces discussions.

Ce qui est important dans cette nouvelle phase de la vie de Coopernic, c’est de garantir aux fournisseurs la cohésion des trois acteurs et leur capacité à travailler ensemble et à s’engager.

LSA / Les trois alliés ont des profils très différents : un groupe intégré coté en bourse, Delhaize ; un groupe intégré coopératif, Coop Italia ; et un groupement de commerçants indépendants, vous. Est-ce que ça n’est pas une faiblesse ?

Michel-Edouard Leclerc : Ce qui fonde une Alliance, ce sont des objectifs partagés. Ça fait longtemps qu’on a appris la leçon. On n’en est plus à vouloir ressusciter le projet de Maison des Indépendants !

Ce ne sont pas les structures qui motivent ces alliances mais l’intérêt commercial à agir. Et cet intérêt ce sont les grands industriels qui l’ont stimulé en jouant trop du cloisonnement national des marchés et des tarifs alors que leur politique marketing cible désormais le consommateur européen.

 

LSA/ Est-ce à dire qu’il y a plus à gagner en négociant au niveau européen que national ?

Michel-Edouard Leclerc : Non, absolument pas. On en est loin. Là encore, l’histoire des centrales d’achat européennes ou des structures de négociation collective témoigne que si elles ne représentent pas des groupes nationaux dynamiques et très impliqués, ça ne marche pas. Par contre, aujourd’hui, si vous êtes un bon compétiteur national mais sans niveau de négo européen, vous manquez de sacrées opportunités et personne ne vient vous les proposer quand d’autres ont développé depuis très longtemps leur savoir-faire !

LSA/ Une nouvelle organisation va être mise en place ?

Michel-Edouard Leclerc : Oui, dès demain des équipes de Coop Italia, puis  de Delhaize en 2015 vont rejoindre les bureaux de Coopernic à Bruxelles et nous allons procéder dans les semaines qui viennent aux désignations des représentants de cette coopérative. Les artisans de cette alliance sont, côté italien ; Marco Pedroni et Maura Latini, respectivement Président et Directrice générale de Coop Italia ; Frans Muller et David Vander Schueren, Président et Vice-Président de Delhaize, côté belge ; et du côté E.Leclerc, Stéphane de Prunelé, Frédéric Legal et Denis Moreau.

LSA/ L’annonce de Coopernic intervient après celle d’Auchan et Système U. Comment réagissez-vous à ce rapprochement qui fait virtuellement de « Système A », le numéro un français aux achats ?

Michel-Edouard Leclerc : A ma connaissance, il n’y a pas de structure « Système A ». On parle de mandat donné à Auchan. Eh bien, même si je comprends l’intérêt de faire valoir la nouvelle puissance d’achat, je n’arrive pas à m’imaginer que les Associés U aient donné un mandat à leurs concurrents pour négocier à leur place ! A ma connaissance, malgré le discours de Serge Papin sur le « prix juste », les U sont déjà de très bons négociateurs.

.LSA : Ils parlent d’un mandat de négociation avec « droit de participation ».

Michel-Edouard Leclerc : C’est leur cuisine. Simplement, ça m’intéresse de savoir comment ils vont pouvoir négocier à deux, sur un même marché et alors que leurs enseignes sont concurrentes. Je ne comprends pas non plus la compatibilité entre ce mandat de négo confié à Auchan qui a sa propre entité internationale, et l’adhésion récente de Système U à Core (la nouvelle centrale de Rewe, Colruyt, Coop Suisse et Conad). Dans Coopernic I comme dans Coopernic II, on a toujours pris soin de n’avoir comme partenaire qu’une enseigne forte par marché. Mais sans doute y aura-t-il une explication…

LSA : En attendant, ils deviennent numéro un français…

Michel-Edouard Leclerc : Sur le papier en effet. Soyons beaux joueurs. E.Leclerc n’aurait pas créé Coopernic s’il n’y avait pas eu Carrefour International ou Agénor. La concurrence fait grandir. Je suis convaincu qu’E.Leclerc en France et Coopernic au niveau européen sauront démontrer aux industriels que cette alliance représente les débouchés les plus efficaces ! And the rest is noise

Propos recueillis par Jérôme Parigi

 

A noter que Michel-Edouard Leclerc interviendra le 7 octobre lors la conférence de LSA consacrée aux négociations commerciales, de même que Serge Papin, président de Système U, Vincent Mignot, directeur général d'Auchan France. Georges Plassat, PDG du groupe Carrefour ouvrira la journée. Programme et inscriptions sur ce lien

 

 

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