[Exclusif] Pascal Viné (Coop de France) s'exprime sur l'enquête de la Commission européenne

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Pascal Viné, délégué général de Coop de France, réagit dans une interview exclusive pour LSA à l'enquête diligentée par la Direction Générale de la concurrence de la Commission européenne à la suite des réunions tenues au ministère de l’Agriculture pour résoudre les crises agricoles durant l’été et l’automne dernier. En précisant que Coop de France avait appelé les entreprises à une extrême vigilance, les démarches de revalorisation ne pouvant provenir que d’une négociation strictement bilatérale entre chaque fournisseur et son client distributeur.

Le délégué général de Coop de France était présent lors des réunions sur les crises agricoles au ministère de l'Agriculture
Le délégué général de Coop de France était présent lors des réunions sur les crises agricoles au ministère de l'Agriculture

LSA : Comment analysez-vous l’enquête ouverte par la Commission de la concurrence européenne sur les prix agricoles ?

Pascal Viné : Nous avons bien reçu le questionnaire de la Commission, au titre de Coop de France, pour les filières bovine et porcine. Pour la filière laitière, c’est la fédération FNCL qui adhère à Coop de France qui l’a reçu. Nous allons bien répondre à ce questionnaire en nous attachant les services d’un cabinet d’avocats, comme le font tous ceux qui sont concernés, et formuler notre réponse pour la mi-février, comme cela est demandé. Nous allons regarder l’ensemble des éléments, mais ce qui est sûr, c’est que pour nous il n’y a pas eu d’entente. Nous n’avons jamais appelé nos entreprises à se mettre d’accord sur un prix et les chiffres qui ont pu être évoqués par le ministre lors des tables rondes étaient donnés en référence à des coûts de production des producteurs. Nous avons été très prudents parce que nous savions très bien qu’il y avait des risques potentiels d’entente. Nous l’avons d’ailleurs rappelé à tous nos adhérents. Cet été, nous avons appelé à une revalorisation des prix, mais uniquement dans le cadre des négociations individuelles que peuvent avoir les entreprises avec leurs clients, comme elles le font tous les jours, mais dans un contexte particulier qui était celui de faire un effort plus important. Nous l’avons d’ailleurs écrit, en précisant à nos entreprises que les questions de prix sont toujours extrêmement sensibles et qu’il faut rester très précisément dans le cadre d’une relation strictement bilatérale. De plus, toutes ces discussions étaient publiques et sous l’égide du ministre de l’Agriculture. Il n’y avait donc aucune volonté de secret. Il n’y a pas eu de réunions d’entreprises visant à évoquer des prix communs. Les prix évoqués durant l’été étaient des objectifs certes louables, mais très difficiles à mettre en œuvre dans un contexte concurrentiel. Nous n’avons cessé de le dire. Nous verrons les conclusions que la Commission tirera de ces éléments. Nous ne croyons pas qu’ils puissent donner matière à aboutir à la concrétisation d’une entente. D’ailleurs, les chiffres qui ont été présentés par le ministre n’ont pas été atteints ! Les situations sont restées extrêmement diverses selon les entreprises, certaines négociations se passaient bien, d’autres mal, des demandes de hausse de tarifs qui passaient, d’autres pas.

LSA : Cette enquête va assez loin, elle demande les carnets de note, les agendas. Pensez-vous qu’elle agit à charge, et s’est déjà fait son opinion?

P.V. : Non, je pense que la Commission veut s’assurer que tout a été fait selon les règles, et qu’il n’y a pas eu d’entente, et ce, en vérifiant les éléments concrets. De notre côté, nous n’avons rien à cacher et nous ne nous sentons pas accusés. Il y a une enquête, qui probablement fait suite à un certain nombre de plaintes, si nos informations sont exactes, de la part d’autres pays qui se sont adressés à la Commission pour demander ce qui se passait en France durant l’été. Or, nous connaissons très bien la vigilance des autorités de la concurrence tant française qu’européennes en la matière. Nous allons fournir tous les éléments sollicités par la Commission. Je tiens à rappeler que tout cela s’est fait dans le cadre d’une dynamique portée par l’Etat, et en présence du médiateur des relations commerciales agricoles. Nous pensons que toutes les précautions ont été prises par l’Etat et d’ailleurs ces questions sur le sujet ont été posées dans le cadre des réunions au ministère de l’Agriculture. Car pour toutes les entreprises, la situation était forcément préoccupante. D’un côté, le ministre demande que tout soit fait pour résoudre la crise, tout le monde comprend que la situation n’est pas facile, et de l’autre côté, nous devons respecter les règles en vigueur. D’où notre souci constant de rappeler que les négociations ne pouvaient sortir du cadre bilatéral, entre le fournisseur et le client, et uniquement ce cadre-là.

LSA : Est-il interdit, en droit, d’évoquer des niveaux de prix correspondant à une équilibre économique pour les exploitations ?

P.V. : Je ne vois pas ce qui nous l’interdirait, car nous savons calculer les coûts de production et nous savons d’ailleurs qu’ils sont extrêmement variables d’une exploitation agricole à l’autre. Certes, nous pouvons en dégager une moyenne, mais il y a une forte variabilité autour de celle-ci, c’est évident. Cet été, la démarche était le rappel d’une situation économique extrêmement difficile pour trois filières : bovine, porcine et laitière. Il fallait aider les producteurs. Nous devions donc encourager les entreprises à aller voir leurs clients pour obtenir des revalorisations de prix de manière à ce que les agriculteurs soient mieux rémunérés. Nous avions d’ailleurs souligné que toute hausse devait être intégralement répercutée aux agriculteurs. Mais encore fallait-il que la hausse ait été acceptée par le client !   

LSA : S’il n’y avait pas eu de réunions, les manifestations de l’été et de l’automne auraient-elles dégénéré ?

P.V. : Les tensions étaient très fortes. Nous n’avons pas participé aux réunions organisées par le Ministre sous la contrainte, mais parce qu’il y avait urgence à réagir. Il y avait, et il reste d’ailleurs, des situations dramatiques. La crise n’est pas terminée. Durant l’été, les difficultés étaient telles que personne ne pouvait y rester insensible, nous ne pouvions pas être absents des tables rondes organisées au ministère de l’Agriculture, mais nous étions soucieux de mettre en œuvre des processus destinés à aider les agriculteurs, tout en respectant les règles de la concurrence. Nous l’avions dit également : les efforts de revalorisation ne pouvaient pas être déconnectés du marché, ou du moins pas trop longtemps, car l’effort finit par être extrêmement coûteux pour les entreprises, qui consomment alors une partie de leurs fonds propres. La réalité économique ne s’est pas modifiée parce qu’il y a eu des réunions au ministère. La situation est restée difficile, tant pour les entreprises agricoles que pour les entreprises agroalimentaires.

LSA : D’une manière générale, les pouvoirs publics sont-ils fondés à tenter de sortir toute une filière en crise de la situation où elle se trouve ?

P.V. Oui, évidemment, que l’Etat cherche à agir quand il y a des difficultés. Qu’il soit présent et à l’écoute des filières, et plus généralement des Français, c’est son travail. Il le fait avec le souci d’agir en conformité à la réglementation. Il ne peut y avoir d’ambiguïté. Les manquements qu’il y a pu avoir dans les années passées nous le rappellent. J’ai parfaitement en tête les remboursements qui ont dû être opérés par rapport aux aides sur les plans de campagne dans la filière fruits et légumes, ou des amendes qui ont dû être versées après la crise de l’ESB qui était pourtant très importante et qui exigeait des réactions. Se mettre en dehors du cadre, c’est se mettre en difficulté. C’est d’ailleurs l’enjeu majeur de la gestion des crises pour demain et c’est pourquoi nous plaidons pour la réintroduction de dispositifs de gestion de crise au sein de la PAC. Le président de Coop de France l’a dit lors de notre congrès du 16 décembre devant le Ministre Emmanuel MACRON. La compétitivité de nos filières agricoles doit être analysée et renforcée, il en va de l’avenir de notre agriculture.

Propos recueillis par Sylvain Aubril

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