Face au turnover, Carrefour Brésil recrute dans les favelas

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Au Brésil, confronté à un taux de départ très élevé, Carrefour met en place des formations spécifiques à destination des jeunes issus des favelas. L’enseigne forme 2000 jeunes par an, dont 500 entrent au sein de son réseau.

«Même si le client se fâche, il faut toujours rester calme » ; « dans le cas des femmes, ne pas utiliser trop de fard et attacher ses cheveux » ; « pour les hommes, être bien rasé et avoir un uniforme très propre ». Dans la salle, une quarantaine d’hommes et de femmes, venues en grand nombre, écoutent attentivement Silvio Gomez, le formateur. Tous issus de la favela voisine, au nord de São Paulo, à Pirituba, ils suivent pendant une semaine une formation qui alterne théorie et pratique. Les questions fusent. « Et Carrefour, ça veut dire quoi ? » Mathilde Tabary, directrice développement social et diversité chez Carrefour, répond : « Le premier hyper a ouvert à un croisement de deux routes, à Sainte-Geneviève-des-Bois. » Demain, ils iront sur le terrain, dans l’un des 102 hypers Carrefour implantés au Brésil, découvrir les métiers de la grande distribution. Là, ils apprendront rapidement tous les secrets de fabrication d’un panettone et d’une colombe de Pâques et partiront avec un diplôme en poche. Une formation express, certes, mais qui doit leur permettre de rebondir rapidement sur un marché de l’emploi qui ne connaît pas le chômage (5,5%). Et de préférence chez Carrefour. « Ils passent tous un entretien, et on leur propose un emploi, selon les besoins immédiats des magasins », raconte Silvio Gomez.

1,3 million d’euros investis dans la formation

Et des besoins, Carrefour en a. « Nous devons faire face à un turnover qui varie de 30 à 70% pour la catégorie des employés », soupire Ana Polaro, DRH de Carrefour au Brésil. L’une des solutions trouvées par le premier distributeur français présent dans ce pays depuis quarante ans consiste à former des jeunes et des adultes sortis des chemins de l’emploi. À l’origine, l’association Rede Cidadã qui, depuis trois ans, travaille « l’employabilité » des jeunes en risque d’exclusion dans quatre villes au Brésil. « Souvent, les jeunes ne savent pas à quelle porte frapper pour entrer dans le monde des entreprises, estime Fernando Alves, le fondateur de cette ONG, qui a réussi à convaincre 1 700 entreprises de nouer un partenariat avec cette association. La moitié des jeunes que nous formons trouvent un job au bout d’un mois. » Depuis 2012, Carrefour a recruté 1 200 personnes grâce à ce programme baptisé Conexão Varejo, et, 2 000 y ont eu droit en 2014, dont 500 ont trouvé un emploi au sein de l’enseigne. Le financement a été en partie assuré par la Fondation du groupe, à hauteur de 1,3 million d’euros. Un engagement fort, à la hauteur de l’ancrage historique de Carrefour au Brésil.

Dans ce vaste pays, Carrefour est à l’aise, avec 258 magasins et un chiffre d’affaires avoisinant les 18 milliards d’euros, son deuxième marché après la France. Avec pas moins de 40 programmes initiés dans ce pays depuis quarante ans, la Fondation va désormais structurer tous ces projets dans un Instituto, inauguré le 19 mars, à São Paulo. « C’est le meilleur moyen pour professionnaliser l’insertion professionnelle ou l’aide alimentaire, mais aussi pour mieux cibler les projets locaux », souligne la directrice de la fondation Carrefour, Sophie Fourchy. Comme la formation pour les plus démunis ou la sensibilisation à la diversité. « Ici, la diversité n’est pas un vain mot, assure Charles Desmartis, qui dirige la filiale au Brésil depuis un an et demi. Sur 78 000 collaborateurs, nous avons seulement une trentaine d’expatriés. » Les autres doivent refléter une société composée pour moitié de métis et de noirs.

Chez Carrefour, 46% des gérants de magasin sont noirs. « Dans les pays où nous sommes, nous devons recruter à l’image de la mixité de la société, insiste Mathilde Tabary. Le Brésil est exemplaire, y compris en termes de parité. Au comité exécutif, trois des huit membres sont des femmes. » Les managers sont sensibilisés à cette question grâce à une campagne, « Valorizamos a diversidade ». Pas besoin de traduction pour comprendre que les cadres doivent appliquer sur le terrain les bonnes pratiques en matière de diversité.

Un dispositif d’apprentissage bien rodé

Les bonnes manières s’apprennent tôt. Les apprentis que forme Carrefour Brésil chaque année reflètent eux aussi la variété de la société brésilienne… et lui permettent de pallier les manques dus au turnover. Près de 2 000 jeunes sont ainsi passés par la case de l’apprentissage. Vêtus d’un uniforme jaune, Guillermo et Victor, 14 ans, viennent tous les matins dans un Carrefour situé à l’est de São Paulo, à Santo André. Le soir, ils étudient au collège. Ce matin-là, ils rangent des produits sur les palettes. Dans deux mois, ils iront découvrir un autre rayon. « Les dix-neuf apprentis que nous avons dans le magasin reçoivent un petit salaire et sont encadrés par un tuteur », explique Monica Rodrigues Lima, qui, en tant qu’« ambassadrice sociale » du magasin, veille sur les apprentis. Un jour peut-être, Guillermo et Victor deviendront chef de secteur, comme David, qui a commencé comme apprenti. Aujourd’hui, il dirige les fruits et légumes et seconde le gérant du magasin quand il est absent. 

J’ai appris qu’il y avait une formation par le centre de mon quartier. J’ai déjà travaillé dans une boulangerie-pâtisserie, mais je voudrais apprendre d’autres choses pour revenir sur le marché du travail.

Amanda, 23 ans, participante à la formation Carrefour

 

PIRITUBA 

L’ONG Rede Cidadã fait le lien entre les habitants de favelas (ici, Pirituba), à la recherche d’un emploi, et Carrefour, qui exploite 150 magasins dans la mégalopole économique

FORMATION THÉORIQUE 

Ce mercredi 18 mars, une quarantaine de jeunes et moins jeunes, essentiellement des femmes, écoutent Silvio Gomez, le formateur du centre d’éducation situé au cœur d’une favela, au nord de São Paulo. Il leur dispense moult conseils pratiques pour accueillir le client.

SUR LE TERRAIN 

La théorie combinée à la pratique. Après avoir assisté à une formation, c’est au pas de charge que les jeunes visitent l’hyper Carrefour de Pirituba, dans le nord de São Paulo.

LA MAIN À LA PÂTE 

Les jeunes vont confectionner un panettone avec Marcio, le chef de la boulangerie-pâtisserie du magasin. Ils mettent la main à la pâte et peuvent poser toutes les questions qu’ils veulent.

CERTIFICADO 

En fin de formation, les participants se voient délivrer un certificado de l’Escola nacional de supermercados.

Au Brésil, nous voulons structurer nos programmes, dont celui de l’insertion professionnelle, afin de répondre davantage aux besoins locaux et faire émerger des idées nouvelles. C’est pourquoi nous ouvrons une fondation bis, un “Instituto”, qui va organiser l’ensemble.

Sophie Fourchy, directrice de la Fondation Carrefour

 

la problématique

Dans un pays où le plein-emploi est une réalité, les jeunes n’hésitent pas à sauter d’un travail à l’autre. Ce qui explique que Carrefour est confronté à un taux de turnover extrêmement fort.

les solutions

Dans ce contexte, Carrefour favorise l’intégration de jeunes issus des favelas en nouant un partenariat avec une ONG, Rede Cidadã. Sans négliger l’apprentissage, autre voie pour trouver de la main-d’œuvre chez les jeunes.

en chiffres

  • 50% de turnover au Brésil chez Carrefour
  • 78 000 personnes, les effectifs de Carrefour au Brésil, dont 44 000 employés non cadres
  • 12% y effectuent leur premier job

Source : LSA

Jovens Aprendizes, l’apprentissage « made in Brésil »

Au Brésil aussi, l’apprentissage reste un bon moyen de recruter. Carrefour a mis en place un programme spécial, baptisé Jovens Aprendizes. Le groupe voit passer 2 100 apprentis par an et atteint le quota des 5% des effectifs en apprentissage. En liaison avec un centre spécial, l’équivalent des CFA en France, les jeunes âgés de 14 à 24 ans reçoivent 1 300 heures de cours par an et passent beaucoup de temps en magasin où ils apprennent le métier sous l’œil d’un tuteur.

Les « ambassadeurs sociaux », une spécificité du Brésil

José Carlos fait partie des « embaxaidores sociais ». Depuis trois ans, il convainc le directeur de l’hyper où il travaille de laisser aux salariés volontaires le temps de consacrer quatre heures par mois à faire du bien, par exemple à des enfants atteints du cancer, dans un centre de soins voisin. Ce jeune homme de 27 ans a fait des émules puisque, dans chaque magasin Carrefour au Brésil, un « ambassadeur social » organise des actions de ce type.

Magali PICARD à São paulo

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Article extrait
du magazine N° 2361

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