Faut-il faire payer la recharge des voitures électriques sur les parkings?

|

La loi impose d’installer des bornes électriques sur 5 % des places de parkings d’ici à 2025, ce qui peut représenter une facture très élevée pour les commerces. Si la gratuité des bornes pionnières n’est plus généralisable, jusqu’où faire payer le client pour rentabiliser ce coût ?

Pour l’instant, chez E. Leclerc, la recharge pour les voitures électriques est gratuite, mais cela ne va sans doute pas durer.
Pour l’instant, chez E. Leclerc, la recharge pour les voitures électriques est gratuite, mais cela ne va sans doute pas durer.© © Richard DAMORET/REA - montage lsa
Chiffres
  • 31 206 : le nombre de points de recharge pour véhicules électriques en France en février. Soit une augmentation de 8 % depuis novembre 2020. Et dont 22 % sont implantées aux abords des « entreprises et commerces ».
Source : Avere (Association nationale pour le développement de la mobilité électrique)
  • 54 : le parc de bornes de recharge dans 10 centres de Klépierre : Les Passages (92), Art de vivre (95), Saint Lazare (75), Créteil Soleil (94), Belle Épine (94), Odysseum (34), Arcades (93), Nice TNL (06), Mérignac Soleil (33) et Île Napoléon (68)
Source : Klépierre
  • 105 : le parc de bornes dans 4 centres d’Hammerson France : Les 3 Fontaines (95), Nicétoile (06), O’Parinor (93), et Les Terrasses du Port (13)
Source : Hammerson France

Un milliard et demi d’euros à répartir sur quatre ans ! C’est la facture que devra débourser l’ensemble des commerces ayant des parkings pour installer, d’ici à 2025, des bornes de recharge électriques sur 5 % des places existantes, comme le prescrit la loi d’orientation des mobilités (LOM). Ce chiffre, estimé par Perifem, se répartit entre 1 milliard d’euros pour le secteur alimentaire et 500 millions pour le non-alimentaire. « Sachant qu’un parking d’hypermarché fait quelque 1 200 places, cela fait 60 bornes à installer, détaille Franck ­Charton, délégué général de Perifem. À 8 000 € le coût d’installation à l’unité, cela fait déjà 480 000 €, auxquels s’ajoute la mise à niveau du réseau électrique qui peut atteindre les 100 000 €. Montant de la facture pour équiper un parking d’hyper : 600 000 €. »

Du coup, faut-il répercuter l’investissement sur le client en lui présentant « la note » lorsqu’il vient recharge sa voiture électrique sur un parking commercial ? Ou faut-il, au contraire, capitaliser autrement sur son image d’enseigne en offrant ce service au client comme atout de fidélisation ? C’est la question, en pleine ­réflexion, que LSA a posée à des représentants d’enseignes, de centres commerciaux, de prestataires et autres experts.

Avant les obligations de la loi LOM, quand l’installation de bornes était encore pionnière et symbolique, des enseignes comme Auchan, E. Leclerc ou Lidl avaient fait le choix de la totale gratuité. Option désormais peu envisageable. « En plus de priver de tous revenus pour amortir les investissements, la gratuité suscite des visites d’opportunité déconnectées des courses et attire des “voitures ventouses» qui, restant à demeure, créent de la frustration pour les vrais clients privés d’accès », décrit Michel Cozic, directeur commerce et déploiement ­d’Izivia (Groupe EDF), opérateur exploitant d’infra­structures de recharge électrique. « Compte tenu de l’impact écologique nécessaire à sa production, c’est aller contre le sens de l’histoire que de brader l’énergie. Par ailleurs, nous avons constaté que la gratuité dévalorisait la qualité du service », estime Arnaud d’Hoop, directeur new business et innovation de Carrefour Property.

Comme pour son smartphone

« Un modèle sans faire payer le ”plein électrique” » aux clients n’est pas viable, argumente encore Nicolas Ulmann, directeur innovation & nouvelles activités chez GreenYellow, filiale de Casino. Autant il est intéressant d’envisager des offres promotionnelles ou de fidélité, afin de susciter de l’engagement, autant ne pas faire payer provoque ce que l’on constate sur les investissements non payants : manque d’entretien, bornes indisponibles, et donc déception dans l’expérience client… »

Ultime recommandation, « la grande distribution ne doit pas reproduire l’erreur qu’elle a faite, concernant les parkings, en offrant d’abord le stationnement gratuit à portes ouvertes, pour ensuite passer au payant avec des barrières de péage qui ont traumatisé les clients !, prône Max Kordylas, président fondateur de Yellow and Co, agence spécialisée en gestion de flux et en agencement de parkings. Il faut d’abord mettre en place un système payant, qui valorisera ensuite l’octroi de gratuité dès lors que l’on en aura défini les conditions ».

Bref, « si pour l’instant, les bornes sont dans la très grande majorité des cas gratuites chez E. Leclerc, la conjugaison de la croissance du marché des véhicules électrifiés et de l’obligation légale d’équiper les parkings vont dans le sens d’une recharge payante », résume le service communication de l’enseigne. À l’instar d’un positionnement compétitif sur l’offre de carburant, E. Leclerc adoptera un positionnement identique en matière de recharge électrique. »

On compare volontiers les options de recharge des voitures électriques à celles des téléphones portables. L’équivalent de la petite charge momen­tanée de son smartphone grappillée durant quelques minutes dans la journée étant le « biberonnage » – recharge partielle – gratuit ou bon marché que le client saisit le temps que son véhicule se trouve garé sur un parking équipé. Et la « grande recharge », que chacun met à profit la nuit, trouve son parallèle dans le « plein électrique » dûment opéré et monnayé en station électrique haut débit.

Le photovoltaïque à la rescousse

Dans le cas d’une « recharge de confort », tout l’art est dans le juste dosage de la gratuité. « Pour fidéliser le client tout en ménageant la mobilité des véhicules sur le parc de bornes, on peut, par exemple, offrir la première demi-heure gratuite, puis appliquer ensuite un tarif, soit à la quantité d’énergie délivrée, soit au temps », évalue Michel Cozic. D’ici à cet été, Carrefour Property commencera à équiper 211 de ses hypermarchés de 2 000 points de charge. Les clients avec une carte de fidélité et une carte Pass pourront bénéficier d’une heure de recharge gratuite, et déclencher la recharge au moyen d’une application mobile.

En revanche, Lidl persiste et signe sur le tout-gratuit. « Nous installons en moyenne trois bornes par jour, détaille Jean-Baptiste Léger, directeur RSE et affaires publiques chez Lidl France. Notre équipement, passant de 1 000 points de charge fin 2020 à 2 000 fin 2021, va ainsi doubler, ­sachant que nous renouvelons et étendons notre parc de 1 550 points de vente au rythme d’une centaine d’installations par an. » Si Lidl s’engage dans la gratuité c’est qu’il table sur le vaste potentiel de son équipement photo­voltaïque. Déjà dotée de 160 000 m² de panneaux, l’enseigne vise les 500 000 m² fin 2023.

Frey a fait le choix d’une offre double de bornes de confort et de haute charge, sur deux de ses actifs récemment ouverts. Sur les 2 000 places de parking du Shopping Promenade de Strasbourg, 60 bornes semi-rapides (22 kilowatts) et 3 bornes de supercharge (50 kW) seront à disposition à terme. De même, le centre Shopping Promenade de Claye-Souilly, en Seine-et-Marne, compte respectivement 48 et 2 unités. « Nous n’avons pas vocation à faire du business sur la vente d’énergie, mais bien d’apporter un service complémentaire aux usagers de nos sites, déclare Mathieu Mollière, directeur communication marketing et innovation de Frey. Sur le premier type de borne, nous offrons une heure de recharge gratuite, puis le reste à prix coûtant. Et nous appliquerons aussi ce tarif à l’utilisation de nos superbornes. »

Composer avec les concurrents proches

La question est plus rapidement réglée – et réglable – quand l’on considère la mise à disposition de bornes à recharge rapides ou ultrarapides en station-service électrique. La logique rejoignant celle d’une station essence où l’on ne facture pas moins le carburant. D’autant que, contrairement à celui venu faire ses courses et rechargeant « accessoirement » sa voiture le temps qu’elle est garée, le client qui fait le « plein électrique » passe dans cet unique but. « Ce qui ne nous empêche pas d’offrir des avantages pour recruter les automobilistes qui se déroutent pour venir chez nous, et fidéliser nos clients, via des opérations promotionnelles ou à prix coûtant », nuance Arnaud d’Hoop, de Carrefour Property.

Mais l’installation et l’option marchande des bornes de recharge étant encore en plein devenir, davantage que des certitudes, les commerçants qui doivent les intégrer dans leurs stratégies ont de nombreux questionnements. À mesure que le maillage se resserrera, il faudra composer avec les offres concurrentes de proximité. « Une chaîne de restaurants a installé des bornes payantes et constaté que nul client ne les utilisait, raconte Mathieu Saint-Zéby, business developer pour la mobilité électrique chez Schneider Electric. Et la raison se trouvait à 100 mètres de là : un supermarché offrait, à côté, la recharge gratuite ! »

Au domicile ou près du bureau

De même, l’offre de véhicules électriques en est, à ce tournant des années 2020, au même stade balbutiant qu’à la fin du XIXe siècle, quand les pétaradantes premières automobiles se préparaient à détrôner les voitures à chevaux séculaires. « Pour l’heure, la plupart des voitures électriques peuvent se recharger sur le réseau domestique en mode lent, considère Jean-­Baptiste Léger, de Lidl. Mais la demande des utilisateurs de voitures électriques devrait plutôt évoluer du côté de la recharge rapide, ce qui reposera la question de la gratuité… Et validera l’option de l’autoproduction électrique moins onéreuse. » D’autant que le pic de production photovoltaïque en cœur de journée correspond à celui de la fréquentation des magasins.

Et ultimement, « on peut même s’interroger sur l’intérêt, pour les citoyens, de charger leurs voitures lors de leurs passages en magasins ou en centres commerciaux, considèrent Franck Charton, de Perifem, et Max Kordylas, de Yellow and Co. Ne va-t-il pas leur sembler plus logique de charger, là où leurs véhiculent stationnent le plus longtemps dans la journée ? Soit à domicile, la nuit, ou près de leur bureau, la journée pendant qu’ils travaillent. Plutôt que par petites tranches de trente ou quarante-cinq minutes au moment des courses. » Et, de fait, « 90% des recharges de ”l’électromobiliste” se font au domicile ou au travail, confirme Clément Molizon, délégué général adjoint de l’Avere (Association nationale pour le développement de la mobilité électrique). Les 10 % restants sont du simple appoint. » Mais alors… cela vaut-il le milliard et demi d’euros d’investissement imposé par la loi LOM ! 

Oui : Plein en station-service : régime plein tarif !
Contexte
Le client vient prioritairement pour faire le « plein électrique » en station, mais peut aussi en profiter pour faire des courses durant l’attente.
Types de bornes
À recharge rapide ou ultrarapide, de 50 kW a minima, voire 100, 150 et demain 200 kW. Ce qui permet, selon la taille de la batterie du véhicule, un chargement entre vingt et quarante-cinq minutes.
Mode de chargement
Le client en parcours longue distance a d’abord le souci de son autonomie kilométrique et de son temps. Il cherche donc à recharger « au plus vite » pour rouler « loin et longtemps ».
Équation de rentabilité
Vu les coûts énormes d’installation des bornes à recharge rapides, l’investissement doit être impérativement rentabilisé.
Politique tarifaire
Elle ne sera pas différente de celle d’une station essence. Ce qui n’empêche pas de coupler l’achat de « carburant électrique » avec des avantages de fidélisation clients.
Non : Charge de confort : de la gratuité… tempérée
Contexte
Le client vient prioritairement pour faire ses courses et en profite pour recharger son véhicule électrique, le temps qu’il reste sur le parking.
Types de bornes
Puissance moyenne de 22 kW le plus souvent, mais aussi de 7 kW
Mode de chargement
Le client fait un « complément de plein », dont la durée (trente minutes à une heure) correspond au temps resté sur place. Et le gain d’autonomie (quarante à soixante kilomètres) comble largement la distance parcourue pour venir.
Équation de rentabilité
Le coût d’installation et le nombre de bornes – si le parking n’est pas grand – ne représentant pas les coûts les plus élevés, l’avantage client est jouable et devient un atout fidélité.
Politique tarifaire
Un « geste commercial » avec une partie de la recharge gratuite, puis (modérément) payante pour éviter le stationnement opportuniste bloquant les accès aux autres clients.
Combien ça coûte ?
La borne de recharge
Ce qui fait son prix est sa puissance. Plus celle-ci est forte, plus son prix est élevé mais plus la recharge sera rapide pour le client. L’une des plus répandues est la borne double deux fois 22 kW, qui recharge deux véhicules simultanément, à 8 000 €. Si la borne de 7 kW murale à un seul point de charge revient à 4 000 €, elle rejoint le prix de la 22 kW dans sa version parking extérieur à double point de charge. Pour les bornes de recharge rapides ou ultrarapides destinées à « faire le plein » en station électrique (50, 100, 150 kW et plus), les prix atteignent et dépassent les 100 000 €.
L’avantage prime Advenir
Cette subvention gouvernementale permet sous certaines conditions de prendre en charge jusqu’à 40 % du coût d’équipement (fourniture et maintenance). Ainsi le coût d’installation d’une borne baisse de 8 000 € à 4 800 €. Mais cette prime à 20 % à partir de 2022.
Le raccordement électrique
Les coûts d’installation d’une station de recharge électrique ne s’arrêtent pas à la borne. Il faut y ajouter la facture d’adaptation et de raccordement au réseau électrique local qui, à son tour, doit satisfaire la puissance requise. La loi imposant d’installer des bornes électriques sur 5 % des places, l’impact est quasi nul pour un parking de 20 places, qui exige une seule borne. En revanche, un parking de 100 places en exigera cinq, et pour un de 1 000 places, ce sont 50 bornes qu’il faut brancher, avec, à la clé, l’abonnement correspondant à la puissance nécessaire. La facture peut ainsi atteindre les 50 000 à 100 000 € pour un hypermarché ou un centre commercial.
Un « plein électrique »
Le plein de courant dépend lui ausside la capacité de la batterie (comme un plein d’essence dépendrait de la taille du réservoir) et de la puissance délivrée par la borne. La voiture électrique citadine Renault Zoé a une batterie d’une quarantaine de kWh, alors que certaines Tesla ou berlines allemandes atteignent les 80 à 100 kWh. Mais, en moyenne, un « plein électrique » se situe aux alentours des 8 € (entre 4 et 12 €). Soit cinq fois moins cher, a minima, qu’un plein d’essence.
  • Le prix d’une borne dépend de sa puissance et de sa rapidité et peut dépasser les 100 000 €.

  • Lidl, qui installe en moyenne trois bornes par jour, et devrait atteindre les 2 000à fin 2021, a choisila gratuité.

 

Testez LeMoniteur.fr en mode abonné. Gratuit et sans engagement pendant 15 jours.

Toutes les actus de la consommation et de la distribution

je m’inscris à la newsletter

Article extrait
du magazine N° 2652

Couverture magasine

Tous les jeudis, l'information de référence de la grande consommation Contactez la rédaction Abonnez-vous