François-Henri Pinault,président de la Fnac

« Francophonie et nouvelles technologies sont compatibles »

Si les Français se prennent en main, la fatalité de la suprématie de l'anglais dans les nouveaux moyens de communication n'est pas irrémédiable.

Seulement 4 % des francophones vivent en Amérique, berceau du web. La francophonie s'en remettra-t-elle ?

Il y a un risque que l'internet reste un média anglo-saxon. Mais pas de fatalité pour peu que les entreprises françaises réagissent ! Les Américains ont beaucoup d'avance, tant en termes de nombre de sites que de richesse des contenus. Mais leur force tient moins au fait que de nombreuses personnes parlent anglais dans le monde qu'à la dimension de leur marché domestique. Or, il ne suffit pas de maîtriser une langue internationale pour envahir tous les marchés. Amazon a moins de succès en Allemagne qu'aux États-Unis et au Royaume-Uni, le portail Yahoo ! s'est fait prendre de vitesse par Freeserve. Localement, les habitudes de consommation comptent. Techniquement, la France dispose par ailleurs de compétences dans des domaines tels que la conception de logiciels ou la création d'images numériques. Et, surtout, nos fonds éditoriaux sont très riches. Songez que la quasi-totalité des fiches bibliographiques de la Bibliothèque nationale sont aujourd'hui en ligne, soit 7 millions de titres. Même les Américains n'ont pas ça ! Quant à notre production culturelle, elle reste très dynamique : près de 510 nouveaux romans sont parus à la rentrée littéraire. En protégeant les petites maisons d'édition, la loi Lang sur le prix du livre remplit bien son office.

La loi Lang est l'exemple type d'une législation nationale contournable grâce aux nouvelles technologies. Déjà, le site belge Proxis vend des livres français avec une remise sur le prix éditeur supérieure aux 5 % légaux

Pour l'heure, le phénomène est marginal. Mais nous restons très vigilants. Si un site se mettait à contourner la loi Lang à grande échelle, nous ferions pression sur les éditeurs pour qu'ils l'empêchent de vendre en France. Mais je vois mal ces derniers laisser faire.

Les Français consomment moins de produits et de services multimédias que les habitants des autres pays riches. Comment y remédier ?

On ne recense en effet que 6 millions d'internautes dans l'Hexagone, dont 10 % seulement achètent. Les coûts élevés des télécommunications locales constituent un frein non négligeable au développement du marché. Le taux d'équipement des ménages en micro-ordinateurs progresse relativement lentement : nous estimons qu'il ne dépassera pas 25 % des foyers à la fin de cette année, contre 22 % fin 1998. Il y aurait, dans ce domaine, une véritable politique d'éducation à mener. Aux États-Unis, bien avant le développement de l'internet, les constructeurs américains avaient massivement équipé les écoles de machines. Ils ont ainsi créé, via les enfants, une demande. En France, le Plan informatique a vécu. Mais l'Éducation nationale serait bien inspirée de passer des contrats-cadres avec les grandes marques d'ordinateurs, sans tenir compte de l'origine géographique du fabricant.

Les politiques publiques de défense de la francophonie prennent-elles les nouvelles technologies suffisamment en compte ?

Tout d'abord, la francophonie ne me paraît pas se porter si mal qu'on veut bien le dire. À notre grande surprise, la Fnac n'a eu aucune difficulté à recruter des libraires à Taiwan : le nombre de candidats ayant étudié le français dépassait largement nos besoins. Le vrai combat n'est pas celui de la francophonie, mais celui de la défense des exceptions culturelles - française ou autres - qui doivent impérativement être protégées de la liberté du commerce. À l'inverse, méfions-nous des positions trop dogmatiques. Par exemple, la loi Toubon nous interdit d'importer des logiciels non traduits ou certains matériels dont le mode d'emploi n'est pas en français, dans le but de préserver la langue française. Quand ils sont fabriqués par de petites entreprises high-tech étrangères, celles-ci n'ont pas toujours les moyens de traduire leur documentation. Résultat : les professionnels et autres passionnés d'informatique vont les acheter sur des sites étrangers. Dans l'audiovisuel, la chronologie des médias a aussi ses effets pervers. Elle interdit de vendre des vidéogrammes enregistrés ou des DVD sans respecter un délai minimal de neuf mois après la sortie du film. Censé protéger les petites salles de cinéma (dont le délai de diffusion des nouveaux films est en fait plus court), ce mécanisme a pour effet d'atrophier le marché français de la vidéo par rapport à celui des pays voisins Où la vidéo contribue fortement au financement de la production cinématographique.
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Article extrait
du magazine N° 1647

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