Gérard Mulliez, l’honneur des pionniers

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Dossier L’année 2011 est doublement importante pour Gérard Mulliez, marquée par les 50 ans de son groupe Auchan, et ses 80 ans. Retour sur une vie d’entrepreneur incroyable.

 

L’une des dernières fois où il a pris officiellement la parole, c’était en avril, à Tourcoing, pour l’inauguration du magasin Auchan City. Il fallait voir l’assistance, jusque-là dissipée, virer de cap pour faire corps autour du «maître». Exit le brouhaha inhérent aux cocktails. Place à un silence quasi religieux dans l’attente du discours. Gérard Mulliez, c’est cela. Cette capacité à attirer l’attention. On appelle cela le charisme, sans doute. Le poids de l’histoire, aussi. Car dans les pas de Gérard Mulliez, 80 ans cette année, c’est toute une saga familiale et entrepreneuriale qui avance. Phildar, Auchan, une réussite dynastique comme les Français les adorent. Comme il y eut les Wendel ou les Schneider au XIXe siècle, il y a les Mulliez ou les Leclerc aujourd’hui.

 

Fidèle à ses compagnons

Leclerc, justement, Édouard de son prénom, vieux compagnon des temps héroïques et balbutiants du libre-service. Tout comme le fut Marcel Fournier, cofondateur de Carrefour, trop tôt décédé, en 1985, ou son fils Bernard. En juillet dernier, dans un entretien accordé à la Voix du Nord, Gérard Mulliez n’a pas manqué de faire référence à ces deux illustres nom de la distribution. Le premier? «C’est vrai qu’il m’a aidé, reconnaissait- il alors. Il m’a dit: “Voilà mes factures, tu n’as qu’à les recopier.” » Ainsi armé, Gérard Mulliez pouvait lui aussi se lancer dans l’aventure de sa vie: casser les prix, pour améliorer le pouvoir d’achat des Français.

De Bernard Fournier, il obtint les plans du magasin, géant pour l’époque, de 12000 m² qu’il venait d’ouvrir à Vénissieux. « Il y avait, à terre, devant nous, les plans du magasin avec les chambres froides et les circuits électriques, se souvient Gérard Mulliez. Il m’a dit: “Prends un plan de chaque, cela vous fera gagner du temps.” Cela m’a servi pour ouvrir Roncq, en 1967, le premier hyper d’Auchan. » Des anecdotes en forme d’hommage à ses camarades qui n’étonnent pas son fils, Arnaud. « Il est comme ça, mon père. Fidèle en amitié, généreux et simple. Il n’a jamais changé. C’est le même que j’ai toujours connu. »

Comme pour tout homme, la figure du père est primordiale pour comprendre le parcours de Gérard Mulliez. Le sien s’appelait Gérard (aussi) et, au début des glorieuses années 60, se trouvait déjà à la tête d’un empire, Phildar, et ses plus de 5000 magasins. Reste que le fiston souhaitait tracer sa voie, autrement. Ce sera donc Auchan, en 1961: l’ouverture de son premier magasin, à Roubaix, dans le quartier des Hauts-Champs, dans une usine désaffectée du groupe Phildar. Des débuts difficiles, «pas un sou gagné durant les trois premières années », rappelait-il à la Voix du Nord. À tel point que son père commençait à s’en inquiéter. Gérard fils est convoqué dans le bureau de Gérard père : « Soit tu n’es pas bon, soit c’est le métier d’épicier qui ne l’est pas », lui assène ce dernier.

 

Convaincu… et convainquant

Le genre de remarques à ne pas faire à un homme comme Gérard Mulliez, visionnaire, et créateur dans l’âme. « Mon père est doté d’une ténacité à toute épreuve, une foi inébranlable quand il a une conviction chevillée au corps », relève Arnaud Mulliez. Une preuve, s’il en fallait, que l’obstination, qui peut s’avérer un bien vilain défaut, peut aussi être une qualité essentielle dans la vie d’un entrepreneur. Avec, pour ce qui concerne Gérard Mulliez, cette petite touche en plus: cette capacité à fédérer autour de lui, et à emporter l’adhésion. « Il est comme un commandant d’escadrille sur un porte-avions, résume son fils. Toujours à faire décoller des avions dans le ciel de la réussite. Participer à l’épanouissement de ses équipes est d’ailleurs sans doute l’une de ses plus grandes fiertés. Ce n’est pas un hasard s’il fut l’un des premiers, en France, à lancer l’actionnariat salarial, dès 1977. »

Difficile, aussi, de ne pas évoquer Gérard Mulliez sans parler de ce qu’il convient de nommer, pudiquement, son « sens de l’économie». « Il est tout le temps persuadé que l’on peut faire tout avec rien, en toute circonstance », s’amuse Arnaud Mulliez. Reste que ce qui a toujours surtout fasciné le fils, c’est «le bon sens fabuleux» du père. « Combien de fois, en réunions, à plancher sur une question difficile, est-ce lui qui a débloqué la situation? se souvient-il. Et nous tous, autour, à nous demander mais pourquoi donc on n’y avait pas pensé plus tôt ! »

 

Une obsession, améliorer la vie des Français

Le secret expliquant cette vision? «La curiosité, assurément, avance son fils sans hésiter. La passion et le plaisir. Ce souci, aussi, de ne jamais perdre de vue la finalité de la cause défendue, qui n’est pas tant l’argent –même si, bien sûr, une entreprise se doit d’en gagner– que de chercher à améliorer la qualité de vie de la population. »

Ce n’est pas un hasard alors si, encore aujourd’hui, Auchan «reste central » dans la vie de Gérard Mulliez, qui aime toujours autant déambuler dans «ses » magasins. Mais sans en oublier, toutefois, le sens des priorités, d’un cadre plus intime. «Dans les grands moments, il sait être très grand, toujours disponible en dépit d’un emploi du temps surchargé, bouée de sauvetage salvatrice quand on se trouve au milieu de l’océan », appuie Arnaud Mulliez, que l’on sent ému.

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