Gérer les produits périmés, une question délicate

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DossierLa distribution des produits en fin de vie suscite un vrai cas de conscience en ces temps difficiles. Les récentes affaires chez Monoprix, Ed ou La Vie claire le rappellent. Si en aucun cas un salarié ne peut se servir lui-même, certaines enseignes, notamment les indépendants, optent pour une distribution organisée.

Si un produit périmé, devenu toxique, cause l'intoxication d'une personne, le distributeur peut voir sa responsabilité engagée.
Si un produit périmé, devenu toxique, cause l'intoxication d'une personne, le distributeur peut voir sa responsabilité engagée.© DR

Depuis six ans, Peggy Gérard travaillait pour 1000 € par mois, chez Ed, à Nieppe, dans le Nord de la France. Un soir, le chef de secteur contrôle le coffre de sa voiture, comme d'habitude. Et y trouve un sac contenant des légumes défraîchis, trois poireaux et deux salades. La salariée affirme s'être fournie chez un marchand de légumes pour ses lapins, lequel lui donne d'ailleurs un certificat ; la direction l'accuse de s'être servie dans la marchandise mise au rebut. « Je n'ai jamais eu aucun souci, soutient cette mère célibataire de 35 ans. On ne m'a jamais rien reproché, ne serait-ce qu'une pomme volée, alors que je jetais pour 300 € de marchandise par jour. » Peggy Gérard est licenciée le 15 juillet, les prud'hommes sont saisis. Malgré le buzz médiatique que provoque l'affaire, la direction d'Ed ne cède pas et opte pour une transaction avec l'ex-salariée. Point de tribunal donc, mais une image écornée pour l'enseigne de hard-discount.

 

Boycott des enseignes

Les affaires se succèdent et se ressemblent. Au début de l'été, un entretien préalable au licenciement est enclenché par Monoprix à l'égard d'un père de famille (nombreuse), à deux ans de la retraite. Il est accusé d'avoir pris six melons et deux salades dans le magasin de la Canebière, à Marseille. Cette affaire mobilise les internautes à tel point que la page Facebook de l'enseigne est boycottée. Devant ce tollé, Monoprix recule et réintègre Kader. Et, pas plus tard que la semaine dernière, c'est une salariée de La Vie claire, à Brignais, dans le Rhône, qui subit le même sort pour avoir sorti du point de vente deux kilos de fruits et légumes. Selon son avocat, « la pratique de donner des produits en quantité dérisoire aux salariés dans cette supérette est habituelle ».

Alors que plus de huit millions de Français vivent avec moins de 954 € par mois, selon la dernière enquête de l'Insee sur les niveaux de vie, de telles affaires interpellent forcément. D'autant que, dans un magasin, la casse représente une quantité non négligeable, entre 0,5% et 1% du chiffre d'affaires. « Dans tous les cas de figure, le licenciement apparaît comme une sanction disproportionnée, estime Daniel Sberna, PDG d'un Intermarché à Nice. Mieux vaut une réponse graduée, d'abord un avertissement, puis, éventuellement, une mise à pied ». Pour cet indépendant, la gestion des produits périmés relève de la libre appréciation de chaque directeur de magasin. À une condition cependant : « Aucun salarié ne peut prendre des articles sans autorisation, sinon, cela devient ingérable, poursuit ce patron qui est passé par des enseignes intégrées. À un moment donné, j'avais autorisé les salariés à prendre des produits dont la date limite de consommation approchait, mais cela générait des conflits et des jalousies. J'ai donc cessé .» Et si un employé en situation difficile lui demande l'autorisation de récupérer des « restes », Daniel Sberna préfère faire un geste.

 

Hygiène et équité

Dans les groupes intégrés, l'intransigeance est la règle, pour des raisons d'équité et d'hygiène. Ainsi, chez Auchan, « aucun salarié ne peut prélever le moindre produit de l'hypermarché, autrement que comme client du magasin, et avec les mêmes règles », rappelle Emmanuel Zeller, directeur de l'hypermarché de Vélizy. De même, « aucun produit périmé n'est jamais remis au personnel, ni sous une forme de promotion préférentielle exclusive, ni par un quelconque procédé. » Auchan Vélizy, le plus grand hyper de France, redistribue aux associations 70% des produits en fin de vie, et détruit les 30% restants. Chaque année, les produits alimentaires donnés représentent 0,3% du chiffre d'affaires alimentaire total de l'hyper, soit l'équivalent des repas quotidiens de 350 familles.

En pratique, il faut distinguer deux types de produits. Ceux qui portent une DLUO (date limite d'utilisation optimale), date jusqu'à laquelle le fabricant garantit leurs qualités gustatives. La DLUO concerne 90% des articles de grande consommation. Autre catégorie : les produits soumis à DLC (date limite de consommation), au-delà de laquelle l'ingestion devient dangereuse pour la santé. La DLC vise surtout les produits frais. Lorsqu'elle est dépassée, une seule règle : les produits sont détruits et les poubelles javellisées, sur recommandation de la Direction générale de la consommation, de la concurrence et de la répression des fraudes (DGCCRF). En ligne de mire, la crainte que des gens ne consomment des produits devenus toxiques et se retournent ensuite contre le distributeur. « Ce qui est mauvais pour les gens normaux n'est pas meilleur pour les gens pauvres ! », précise-t-on à la DGCCRF.

L'inflexibilité des enseignes s'explique aussi par un souci d'exemplarité. La distribution ne peut pas être gérée au cas par cas, sous peine d'iniquité, mais doit être organisée. « Si vous avez 50 salariés, vous n'avez jamais 50 produits identiques, s'exclame Daniel Sberna, à la tête d'un Intermarché de 1 500 m² et d'une quarantaine de salariés. Dans mon magasin, vingt-quatre ou quarante-huit heures avant la date limite de consommation, je solde les produits à 50%. Cela vaut pour les consommateurs et pour les salariés, de manière préférentielle. » Et si, à quelques semaines de Noël, il reste des chocolats de Pâques, ils sont aussi soldés, pour le plus grand bonheur des clients ou des employés. Dans les zones de non-dit, il existe toujours des petits arrangements.

Pas de législation pour les produits périmés, mais des recommandations

 

- La date limite de consommation (DLC), qui concerne essentiellement les produits frais, la charcuterie, la viande, est une date impérative laissée à la responsabilité des fabricants. Les marchandises qui l'ont dépassée doivent être détruites. La DGCCRF recommande d'asperger d'eau de javel les produits périmés mis au rebut, afin d'éviter des intoxications et pour ne pas engager la responsabilité du distributeur.

- La date limite d'utilisation optimale (DLUO), est la date jusqu'à laquelle le fabricant garantit les qualités gustatives du produit. Elle concerne 90 % des produits. Leur gestion est laissée à la libre appréciation du distributeur. Celui-ci peut les solder, les distribuer au personnel ou à des associations caritatives.

Un sujet sensible à traiter avec psychologie


- La plupart des règlements intérieurs des enseignes mentionnent que la prise de marchandises par un salarié, sans en avoir demandé l'autorisation au préalable, est assimilée à du vol.

- Pour les produits périmés, le directeur du magasin a plusieurs solutions : soit les distribuer de manière égale, soit les solder à 50% de leur prix vingt-quatre ou quarante-huit heures avant la date limite, soit les détruire pour des questions d'hygiène et pour éviter tout attroupement devant les poubelles.

- La réponse de la direction doit être graduée en cas de prise de marchandises : un avertissement ou la mise à pied du salarié est envisageable, pour des motifs d'exemplarité et d'équité par rapport à ses collègues.

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Article extrait
du magazine N° 2194

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