Marchés

Guerre des standards dans l'électronique grand public

Demain, tous les appareils pourront s'échanger des fichiers. Grâce à un support de stockage universel. Seul problème, et de taille, deux standards incompatibles, Memory Stick, créé par Sony, et SD, lancé prochainement en Europe par Matsushita, tentent de s'imposer. De quoi inquiéter les acheteurs.

«Sony est le numéro un, Matsushita est le numéro deux, et ils sont tous les deux japonais. Il n'est donc pas étonnant qu'ils se lancent dans un match pour imposer leur standard. Ce sera intéressant à suivre, mais je suis confiant : nous avons l'avantage du nombre. » Après de longues années passées dans l'industrie de la mémoire informatique, l'Américain Ray Creech préside aujourd'hui aux destinées de la SD Card Association. Et commente avec flegme - mais non sans gourmandise - l'affrontement devenu évident dans les allées du salon IFA de Berlin (qui s'est tenu du 25 août au 2 septembre dernier). Car il s'agit bien d'une guerre entre deux produits destinés au même usage et - comme il se doit dans l'industrie de l'électronique de loisir (lire encadré ci-dessous) - incompatibles.

D'un côté Sony et son Memory Stick. Une barrette de mémoire universelle introduite en 1997 et déclinée, depuis, dans une bonne partie des produits de la marque. De l'autre, la SD (pour Secure Digital), carte créée conjointement par Matsushita (qui possède la marque Panasonic et contrôle JVC), Toshiba et SanDisk (un fabricant de mémoires) en janvier 2000. Sony bénéficie d'une antériorité importante. Mais à l'IFA, c'est la SD qui tenait la vedette, avec un nombre impressionnant de produits compatibles présentés par une multitude de fabricants. Liste non exhaustive : la console Game Cube de Nintendo, des Caméscope (Panasonic, JVC, Sharp, Canon, Toshiba), des assistants numériques (Casio, Palm, Sharp), des baladeurs (JVC, Panasonic, Toshiba), des téléphones mobiles, des appareils photo, un projecteur, et même un micro-ondes !

Des applications encore limitées

Au-delà, le champ d'application des nouvelles cartes à mémoire est immense et s'étend de l'informatique aux télécoms, de l'électroménager à l'automobile. Et dans un contexte de convergence entre tous les produits électroniques où les réseaux (internet ou autres) tardent à atteindre les hauts débits promis, ces cartes constituent une solution satisfaisante pour faire communiquer simplement lecteurs DVD et autres ordinateurs portables.

Aujourd'hui, les applications demeurent limitées. La plus fréquente consiste à prendre une photo grâce à un Caméscope numérique, à la stocker sur la carte, puis à glisser cette carte directement dans le lecteur adéquat installé sur un ordinateur (aujourd'hui, les VAIO de Sony sont les seuls à posséder un slot Memory Stick en standard) pour y copier la photo. Autre possibilité : copier un fichier musical via un PC, puis le lire sur un baladeur (ou un téléphone mobile musical), toujours sur Memory Stick.

À plus long terme, l'objectif est d'échanger tous types de fichiers entre tous types d'appareils, sans subir les contraintes liées aux débits des réseaux internet. Avec un gros avantage par rapport aux supports déjà existants, qu'il s'agisse de disquettes, de cassettes, de CD ou de DVD : une taille très réduite (2 cm sur 5 pour le Memory Stick, 2 cm sur 3 pour la SD et environ 2 mm d'épaisseur dans les deux cas). Et des taux de transfert corrects (environ 2 Mo/sec pour le Memory Stick et, depuis peu, 10 Mo/sec pour la SD), qui font des Memory Stick et SD de parfaits vecteurs de convergence entre informatique, électronique et télécoms.

Les industriels particulièrement intéressés

Chez Sony, on applique d'ailleurs ce principe avec force, en proposant déjà une large gamme de produits disposant d'un port Memory Stick : Caméscope, ordinateurs VAIO, baladeurs, appareils photo, téléphones mobiles, assistants numériques, projecteurs et autoradios. « Dans deux ans, assure Jean-Michel Perbet, président et COO (chief operating officer) de Sony Europe, tous nos produits auront un slot Memory Stick. » Une prédiction à très court terme, qui illustre bien la foi des industriels dans les cartes à mémoire universelles.

Dans la même logique, la SD est développée depuis bientôt deux ans, mais sur un mode plus proche de celui qui a présidé à l'élaboration du DVD ou de la norme de liaison sans fil Bluetooth. Les trois groupes fondateurs du standard ont immédiatement voulu associer le plus grand nombre possible d'industriels au développement du standard, afin d'en garantir la pérennité et la diffusion la plus large. La liste des adhérents à la SD Card Association (lire encadré page 40) prouve que cette stratégie a réussi. On y retrouve Philips, Thomson, Grundig, Canon, Nikon, Kodak, ou encore Nintendo et Microsoft. Aucun doute, les partisans de la SD sont aussi les principaux concurrents de Sony.

« C'est une des caractéristiques du monde cyber, confirme Jean-Michel Perbet. Aujourd'hui, nos pires concurrents sont aussi nos meilleurs partenaires. Je pense à Microsoft, Philips, Vivendi ou Bertelsmann. Il faut donc éviter de développer des produits fermés. » Une opinion qui ne vise pas spécifiquement les cartes à mémoire, mais s'y adapte bien. Car si la SD est désormais déclinée sur beaucoup de produits issus de nombreuses marques, le Memory Stick ressemble, en pratique, à une exclusivité Sony. En cherchant bien, on parvient à dénicher un projet chez Pioneer ou un baladeur chez Sharp, mais force est de constater que le standard Sony semble un peu isolé. Peut-être s'agit-il d'un effet d'optique lié au nombre de nouveautés SD présentées au salon IFA. Il faudra le vérifier.

Des produits pratiquement semblables

Problème pour Sony, donc, mais également pour les consommateurs et les distributeurs. Pour tous ceux qui possèdent encore au fond d'un placard un magnétoscope V2000, un lecteur CD-I ou LaserDisc, un enregistreur DAT ou DCC prenant la poussière, la guerre Memory Stick/SD rappelle de mauvais souvenirs. Pris en tenaille, les consommateurs sont priés d'investir dans des appareils dont la pérennité n'a rien de garanti. Quant aux revendeurs, les marques les poussent à promouvoir et à expliquer les avantages de formats très similaires mais incompatibles. Et le choix est d'autant plus difficile que les deux standards se ressemblent. Sur les problèmes de sécurisation, notamment, tous deux proposent des initiatives visant à protéger les fichiers contre le piratage. Côté SD, on a travaillé dès le début pour proposer un produit sécurisé, en collaboration avec des instances de protection des droits d'auteur comme le SDMI (Secure Digital Music Initiative), qui vise à freiner le piratage musical. Quant à Sony, il propose une version spéciale (de couleur blanche) du Memory Stick, le Magic Gate, censée limiter les possibilités de copie d'un fichier. Il faut donc une bonne dose de parti pris pour les départager.

« La protection contre le piratage qu'offre la SD est meilleure que celle des autres cartes à mémoire existantes, affirme Yasuhiko Hachimoto, directeur général ventes et promotion SD chez Panasonic. La SD est aussi plus petite, et elle offre un meilleur taux de transfert ! » Interrogé sur les niveaux de prix, il perd un peu de son assurance. « Euh Est-ce que la SD est moins chère que le Memory Stick ? Elle va l'être ! » Difficile à vérifier pour l'instant, puisque les cartes SD vendues seules n'existent pour ainsi dire pas en France. Quant au Memory Stick (environ 27 000 pièces vendues en France en 2000), il se négocie entre 45,58 EUR (299 F) et 152,30 EUR (999 F) selon sa capacité (de 8 Mo à 64 Mo). Outre-Atlantique, où les deux standards sont un peu plus implantés, les tarifs se tiennent, avec un léger avantage pour le format Sony. On trouve là-bas des Memory Stick de 50 EUR à 267 EUR (de 16 Mo à 128 Mo) et des SD de 53 EUR à 323 EUR environ (pour les mêmes capacités). Chez Sony, Jean-Michel Perbet reconnaît sans difficulté que le niveau de prix actuel est « encore rédhibitoire ». Mais promet une baisse régulière des tarifs.

Une entente souhaitable pour tous

Pour conclure sur une note optimiste, remarquons enfin que tout espoir de voir SD et Memory Stick communiquer entre elles n'est peut-être pas perdu. Car si leurs dimensions sont différentes, ces cartes à mémoire contiennent le même type de données et fonctionnent de manière comparable. Il ne semble donc pas impossible de développer des adaptateurs permettant de lire un format de carte sur un appareil conçu pour l'autre, d'autant que ce type de dispositif existe déjà pour faire communiquer les SD et les cartes Compact Flash (l'un des standards les plus répandus dans la photo numérique). En informatique, ces produits sont déjà disponibles chez certains accessoiristes. Mais si le principe doit être étendu à l'électronique grand public ou à l'électroménager, il faudra trouver plus simple que les lecteurs conçus pour se connecter au port Série ou USB d'un PC. Il semble donc urgent que les deux parties s'entendent, avant que le niveau de développement des standards ne les rende définitivement inconciliables.

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