« Il faut rouvrir le débat sur le concept de modernité »

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L'évolution philosophique de la modernité implique l'ensemble du corps social, selon le président de LaSer. Qui entend relancer publiquement la réflexion à l'occasion des journées Modernité 2004, que la filiale des Galeries Lafayette organise en janvier prochain.

LSA LaSer organise, les 6 et 7 janvier 2004, des auditions publiques sur le thème de la modernité. Quel rapport entre les deux ?

Philippe Lemoine - LaSer est la branche services et technologies de Groupe Galeries Lafayette. Partenaire du commerce en matière de relation-client et de crédit à la consommation, elle cultive une relation à long terme avec les entreprises dont elle est le partenaire. Toute relation durable dans le monde des affaires fonde sa démarche sur l'innovation partagée. Au sein de LaSer, c'est le rôle notamment dévolu à l'Échangeur, créé en 1997 pour être une vitrine des technologies de l'information et que nous avons repositionné comme lieu de démonstrations et de débats sur les pratiques innovantes de la relation-client.

LSA Comment le projet Modernité 2004 est-il né ?

P. L. - L'idée a fait son chemin à partir de 2000, lorsque l'on a vu la bulle internet se dégonfler. En France, il y avait un risque de voir tout le monde jeter le bébé avec l'eau du bain - et de laisser les bonnes questions sans réponse. Nous pensions qu'il était nécessaire de comprendre les raisons qui avaient suscité un tel sentiment d'euphorie pour internet, qui ne saurait se confondre avec le phénomène d'exubérance irrationnel caractérisant les marchés financiers. Intuitivement, chacun percevait que le concept de modernité était en train de changer, que de nouveaux comportements apparaissaient chez les gé-nérations montantes. Pour faire avancer la réflexion, et aussi afin de s'assurer d'être entendus, nous avons posé deux principes. Premièrement, ne pas s'obnubiler sur internet. Deuxièmement, éviter de prendre le biais du « benchmark », et lui préférer une approche historique, avec une grande diversité d'éclairages. À chaque étape, nous avons associé des chercheurs, des intellectuels et des personnalités, publiques ou non, appartenant à des milieux actifs : politique, économique, syndical, culturel, associatif.

LSA Quelle est l'urgence d'ouvrir un débat sur ce thème ?

P. L. - En France, les interrogations sur le progrès - sa critique syndicale via la nouvelle gauche et des intellectuels comme Jean-François Lyotard, sa prise en compte par l'État via le rapport Nora-Minc sur l'informatisation de la société - ont été très fortes dans les années 70. Mais, depuis vingt ans - pour tout dire à partir de 1981 -, une sorte d'endormissement intellectuel leur a succédé. Ce n'est pas le cas dans d'autres pays, comme en Allemagne, où le philosophe Ulrich Beck a théorisé le mouvement écologique allemand, en soulignant que le progrès engen-dre de nouvelles menaces et que la modernité, aujourd'hui, consiste à anticiper ces risques et s'organiser à la fois pour les prévenir et y faire face. En Grande-Bretagne, Anthony Giddens, qui a inspiré Tony Blair, a aussi insisté sur la nécessité de prendre en compte la dimension du risque, mais estime que le danger serait de s'y laisser enfermer. Pour lui, le rôle du politique est de faire vivre des « utopies réalistes » qui contrebalanceraient l'influence de la société du risque. La France ne peut rester absente du débat.

LSA Qu'implique-t-il exactement ?

P. L. - Deux piliers de la modernité, telle qu'on l'entendait depuis des siècles, l'individu et les valeurs universelles, sont en train d'évoluer. L'individu se transforme en une personne qui se veut responsable. Parallèlement, l'idée que l'histoire a un destin, la notion de progrès, est remise en cause par une vision d'un monde en boucle, presque cosmique. Mais les concepts restent ambigus. Tout en refusant d'être considérée comme un numéro ou une simple cible marketing, la personne (ou « masque », étymo-logiquement) est tentée de jouer de ses identités. Comme l'explique le Britannique Malcolm McLaren, la société oscille entre « le désir d'authenticité et le trend du karaoké ». Internet, notamment, le lui permet. Quant au « cosmos », il évoque tantôt le chaos et la fragmentation, tantôt l'expansion illimitée.

LSA Quels sont les enjeux pour les entreprises ?

P. L. - Certaines firmes renommées ont lancé des projets d'entreprise en se fondant sur le constat suivant : « Notre marque est en train de se décaler par rapport à la nouvelle modernité. » Tout le monde a compris qu'il ne faut plus concevoir la modernité « quantitativement », telle qu'on pouvait l'imaginer dans une société de consommation de masse, et qu'une évolution, non aboutie, se fait vers une modernité « qualitative ». Dans de nombreux secteurs, les opérateurs sont très conscients que leur vision de l'innovation n'accroche pas sur la nouvelle modernité. Certains s'y sont brûlé les ailes : 85 % des sommes englouties dans le krach internet sont le fait de grosses structures issues en particulier du secteur des médias et des télécoms. À l'inverse, il existe des exemples d'audaces d'entreprises innovantes qui marchent. Prenez Nintendo : le groupe japonais a fait preuve, avec ses Pokemon, d'une maîtrise du marketing en dehors de toute règle prédéterminée. Non seulement il a eu le culot d'aller chercher un entomologiste pour créer plus de 150 personnages, mais ces derniers sont plus que des héros de télévision. Les Pokémon créent une relation entre leurs fans. Le sujet de la modernité embraye forcément sur celui de l'entreprise et de ses méthodes de travail. Le problème n'est pas de délivrer la bonne parole, mais d'utiliser les penseurs de manière à aiguillonner les acteurs de l'entreprise.

LSA Et pour le commerce ?

P. L. - Une question concerne le rôle de l'espace marchand et de l'équilibre à trouver avec l'espace non marchand. Aujourd'hui, l'imaginaire social se confond souvent avec l'imaginaire marchand. Quand vous voulez rétablir de la vie dans un espace public - gare, hôpital, etc. -, vous y implantez du commerce. Jusqu'à quel point peut-on jouer avec cela ? Cette question fait écho à celles des grands magasins, qui deviennent de plus en plus des lieux d'initiatives culturelles et commerciales. Le citoyen peut être amené à s'interroger sur un éventuel abus de la part du commerçant : ce qu'il offre gratuitement est-il véritablement désintéressé ? Le monde du commerce sera nécessairement interpelé par le lien social dans la nouvelle modernité.

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Article extrait
du magazine N° 1828

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